Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le scapulaire1 périgourdin

 

 

En cette année 1811, Napoléon faisait tourner à pleins bras le blutoir2 de la conscription, prenant à la race ce qui lui restait de fine fleur de jeunesse, et Cabichou dut partir avec trois autres garçons de la commune d’Estival. Les derniers jours qu’il put encore fouler librement la terre rouge aux pierrailles pâles du Périgord, il les consacra à faire ses adieux aux parents et aux voisins : « Tu t’en vas donc, pauvre chien ? ─ Hé oui ! braves gens ! ─ Tiens, bois un coup pour reprendre courage... à la santé de l’Empereur ! (que le Diable l’emporte !)... et à la tienne ! » Ainsi de suite de maison en maison.

L’ultime soir, comme il rentrait au soleil couchant, il vit briller le fenestron de la chaumière Orthéga, dans une vigne pendante, antre de la fachilhière3 Bibiano, dont on disait d’étranges choses : qu’elle enseignait aux abeilles à faire le miel qui guérit les panaris les plus malins; qu’à seulement la toucher, elle pouvait suspendre indéfiniment la vie d’une grenouille ou d’une plante; qu’il n’était point d’entorse qu’elle ne sût remettre par cric et par crac ! et enfin qu’elle régissait les grimaces de la lune rousse et les éternuements de la grêle. A jeun et en d’autres temps, Cabichou eût jugé absurde de s’arrêter à la cabane Orthéga : mais sa légère ivresse lui inspirant de l’audace, il résolut de passer saluer « cette vieille taupe » et de lui demander de lire son avenir au creux de sa main.

Il s’attendait à une espèce de caverne pleine de hiboux, de corbeaux, de serpents familiers. Au lieu de cela, une petite cabane coiffée de chaume au milieu d’une vigne centenaire épuisée, avec un petit jardin, des poules, des lapins en liberté, des graines et des fruits mis à sécher sur des claies, et, baignant toute chose, un lait de paix rustique, la vieille pauvresse sauvageonne ayant elle-même sur un visage avenant la timidité sage et douce de la laitue d’hiver. Elle se mit à rire quand Cabichou lui eut expliqué ce qu’il attendait d’elle.

« Lire ton avenir dans ta main ? Hé ! pauvre, ta main n’est pas un livre ! Et je ne sais lire que l’âge des canards à leurs plumes. D’ailleurs l’avenir d’un soudard, on le sait bien : la fatigue, la faim, la soif, le chaud et le froid, et souvent porter peine de son lointain pays. Ha ! que tu vas le regretter, ton Périgord ! Mais puisque tu es venu me voir, attends... »

Elle rentra dans les ténèbres de la cabane Orthéga, farfouilla dans du sec comme une souris, reparut avec un petit sachet d’aspect parcheminé :

« Emporte ça sur toi comme un scapulet, dit-elle, et, quand ton cœur commencera à faire la girouette, prends-en une bonne reniflée qui te rendra l’espoir, la volonté, la force de revoir ton pays. A Dieu sois ! »

Et Cabichou s’en fut aux armées avec la bénédiction de la sorcière et ce précieux sachet découpé dans une vessie de porc, suspendu à son col, caché au plus profond de son parpail4 .

Il fut pour commencer d’une colonne de bataillons de marche qu’on acheminait vers l’Allemagne pour les déverser là-bas dans les régiments incomplets. Ces quilles multicolores s’arrêtaient de temps à autre pour faire l’exercice et apprendre à saluer, la main ouverte comme s’il s’agissait d’une fauchaison d’oreilles. Cabichou sut bientôt marcher au pas, présenter les armes, croiser la baïonnette et mettre genou-terre en compagnie de recrues venues de cent départements, lui seul étant Périgourdin dans son unité, et l’infinie variété des jurons lui donna une merveilleuse idée de la grandeur de l’Empire. Quand on se rencontra avec d’autres renforts qui convergeaient aussi vers le Rhin, Espagnols, Portugais, Italiens, et un peu plus loin, sur l’Elbe, Wallons, Flamands, Hollandais, Luxembourgeois et Allemands de tous les patois, alors la tête lui tourna de tant de façons barbares de fanfarer la mauvaise humeur humaine. Mais l’Empereur était un rude unificateur. Cabichou apprit enfin à mordre la cartouche, à pousser la balle au fond du fusil, à viser, et bientôt cette multitude de jurons européens se fondit dans les puissants coups de tonnerre des feux de bataillon.

Les premiers temps, ces pays nouveaux qu’il avait sous les pieds et dans les yeux, ces marches en avant dans l’inconnu et dans l’étrange, ces granges aux pailles d’une odeur neuve, ces fumées de bivouac tressées par le vent, ces églises aux silhouettes changeantes, ces arbres dont les perruques ne ressemblaient pas aux feuillages périgourdins, cette herbe dont le vert n’était plus le même, toute cette lente et fausse diversité du voyage pédestre l’enchanta. Mais bientôt, la monotonie de la vie militaire lui retomba sur le cœur. En Hesse-Nassau, il lui advint un soir de sentir son Périgord perdu dans une profondeur d’horizon désespérante. C’était à la paillade, dans une petite étable de hameau qu’il partageait avec dix autres recrues déjà lourdement endormies. Il ouvrit le sachet de la sorcière, reconnut qu’il contenait une petite truffe encore onctueuse de terre, dure comme un caillou, dont l’odeur profonde s’épancha dans son âme : et alors il revit les collines grises, les vallons verts, les villages aux toits de pierre, les bois courtauds et odorants, les terres encloses de murgers5 et crut s’endormir dans l’air doux, à l’ombre d’une haie pleine de cigales.

Un bruit de conversation l’éveilla. Des chandelles brillaient dans l’étable. L’air de la nuit fraîchissait à l’approche du matin. Les coqs allemands annonçaient l’aube. Ses camarades, les Landais, les Gascons, les Auvergnats, les Saintongeais, tirés de leur sommeil par l’exquise et indéfinissable odeur de la truffe, s’étaient sentis si étrangement creux, si merveilleusement affamés, si velus d’un divin appétit, qu’ils s’étaient mis à dévorer leurs vivres de réserve.

Peu après, dans un chemin parsemé de fondrières, où un convoi d’artillerie dépassait sa colonne, Cabichou eut le pied si fortement pressé par la roue d’un canon qu’on dut l’hospitaliser à Cassel. Quand il sortit du lazaret, son bataillon de marche était loin. Il fut tout bonnement versé avec d’autres traînards dans la garde du roi Jérôme de Westphalie : et le voilà au milieu des Allemands d’un bataillon de Büchsenjäger, c’est-à-dire de chasseurs, ne comprenant absolument rien à leur langue et encore moins à leur façon de faire la soupe.

Ces gens-là, qui ne savaient rien dire sans brailler, lui cassaient la tête. Bon ! pensa Cabichou le soir du premier jour, quand la fatigue eut enfin allongé ces grands gosiers dans la bruyère d’une grange; et, ramenant sa couverture sur son nez, il entr’ouvrit son scapulaire enchanté; et, dans la torpeur qui précède le sommeil libérateur, il commençait à  revoir les chemins pierreux du Périgord, où crépitent les noix en automne, les pelouses arides où paissent des brebis aux toisons pleines des pelotes de la bardane, les friches écartées où sautillent les pies, et les combes doucement creuses où les bœufs laboureurs tracent des sillons arqués, suivis de toutes les poules de la borderie... (et cette vision si vraie que les moutons se sauvèrent, que toute la volaille s’envola !) lorsque les Allemands se reprirent à baragouiner violemment dans la grange, tous ensemble : ’s stinkt... ’s stinkt... qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Et Franzose et Franzmann aussi ? A la fin, l’Unteroffizier ralluma la chandelle et vint droit sur Cabichou :

« Franzose, strumpfe ausziehen ?

─ Quoi ? Que je pose mes souliers !

─ Ia ! Ia ! Strumpfe und Schuhe.

─ Mes chaussettes aussi ?

─ Ia ! Ia ! »

Cabichou retira ses chaussettes et montra à l’Allemand, dont les doigts pleuraient de la chandelle, des pieds bien faits, creux comme des ponts et secs comme un silex périgourdin qui a passé l’après-midi au soleil. Le blondeau restait là, béant, n’y comprenant plus rien, car, en conscience, ni lui, ni les autres n’eussent pu en montrer autant, les grands pieds plats qu’ils étaient !

« C’est bon ! dit Cabichou en se rechaussant, j’ai compris ! Vous avez le nez bête, Messieurs ! je vais coucher dehors. »

Et, tant qu’il fut avec ces lourdauds, notre Périgourdin fit paillade à part, dédaigneusement, sous les étoiles.

(Seigneur ! Seigneur ! que va-t-il lui arriver plus loin encore du Périgord, chez les Russes ?)

On traversa toute l’Allemagne et toute la Pologne et on s’engagea dans les interminables chemins de sable russes, entre des bois sombres et des marécages avec devant soi le son du canon dans l’horizon, des villages brûlés, des cadavres de chevaux, contrée déserte et sans fond, offrant de très loin en très loin une ville déjà pillée, pleine du crottin de la cavalerie et des traînards de l’infanterie : Bielostock, Neswich, Borizow, Orscha, Smolensk, Dorogebousch, Wiasma. Et partout, à défaut des Russes insaisissables, les moustiques semblaient seuls défendre le terrain. Enfin, un certain soir de halte générale, dans une nuit de septembre étrangement silencieuse, une infinité de feux de bivouac que semblaient prolonger les constellations, et, le lendemain, le gigantesque orage de Borodino : cent mille hommes étendus en tapis bigarré au seuil de la vielle sainte. Puis, dans les jardins autour de Moscou, une attente de trois semaines, le temps de guérir ses ampoules et d’apprécier les concombres du Nord, l’apparition encore inattendue de la neige, et la retraite, bientôt la débandade, sous les rafales, par un froid terrible, le long d’une route parsemée de cadavres, de canons, de fourgons, de shakos, d’armes en monceaux, et enveloppée du tourbillon de ces moustiques d’hiver : les Cosaques !

On se nourrissait de viande de cheval ─ quand on en trouvait ! ─ on passait les nuits recroquevillés autour d’un feu de bivouac, et malheur à qui s’endormait ! En cette extrémité, Cabichou voulut, un soir de grave famine, demander réconfort à son scapulaire périgourdin. Par rencontre, le vent d’Est était tombé, le ciel scintillait d’étoiles. L’odeur heureuse de la truffe se répandit dans le cristal de cette nuit d’accalmie, et les soldats groupés autour du feu commencèrent à se regarder avec de tels yeux de cannibales que Cabichou se dépêcha de rencoigner le sachet de la Bibiano au plus profond de son giron.

La neige recommença. Dans les environs de Wiasma, s’étant rapproché d’un feu à l’abri d’un pan de mur, et qu’entouraient des lanciers polonais mêlés d’une foule de gens de toutes les armes et de toutes les nations, Cabichou s’aperçut au bout d’un instant qu’il s’était invité chez l’Empereur. L’Homme, qu’accompagnait un seul officier d’ordonnance, était debout, les bras repliés, présentant à la flamme un visage blafard et impassible, et nul ne pouvait deviner où pouvait être l’autre pointe du compas de son vaste esprit. La vue de l’Aigle corse plongea notre canard périgourdin dans une stupeur telle qu’il se laissa entamer par le brasier impérial. « Quel est l’imbécile qui se brûle ? » dit tout à coup Napoléon. Cabichou se roula dans la neige, à la manière de l’âne qui prend un bain de poussière, mais se trouva le fondement si nu au vent qu’il dut y pourvoir. Les défroques des morts, d’ailleurs roides de gel, lui répugnant, il s’adjoignit à un groupe de maraudeurs et fut assez heureux pour tomber au fond des bois sur un paysan auquel il prit pelisse, bonnet de fourrure et jusqu’aux bandes qui lui enveloppaient les jambes, et revint ainsi fagoté en moujik. Peu après, il fut fait prisonnier par les Cosaques dans un tas de plus de quinze cents autres.

« Franzouski, sabaki ! Suppei ! Suppei6  !

Et les coups de fouets de pleuvoir. Rien à manger. La nuit, un bivouac sans feu dans les tourbillons blancs, ou sous des étoiles si aiguës qu’on eût dit les dents haineuses du pôle, avec le cri incessant des sentinelles :

« Krawou ! krawou7  ! »

Et les plaintes de plus en plus faibles de ceux qui mouraient d’épuisement. S’estimant perdu si ce supplice continuait, Cabichou, un soir de tourmente épaisse, prit de son scapulaire un tel désir de revoir le pays des truffes qu’il put réunir la volonté, le courage et le reste de force qu’il fallait pour se glisser entre deux postes et s’évader.

Et, au hasard, il s’enfonça dans la forêt, loin des routes de la guerre.

Il marcha droit devant soi, le dos à la neige, sans arrêt, et vous saurez ce que peut un piéton périgourdin quand vous apprendrez que cette promenade dans les décombres de l’hiver le conduisit presque jusqu’à Roslow. Il était petit, d’apparence chétive, mais avait le diable au corps. Il ne rencontra personne, ne vit aucune maison. La jaune lueur d’une petite fenêtre brilla à ses yeux dans une clairière au moment où il sentait ses forces fléchir. Il n’hésita pas à frapper à la porte de l’isba, qui s’ouvrit aussitôt, et il se trouva en présence d’un bûcheron russe qui semblait seul et s’occupait à mettre du bois dans le four du logis. Cet homme le prit pour un mendiant et l’invita à entrer. Cabichou fit ce qu’il avait entendu dire : il alla se signer et se prosterner devant l’icône, ce qui disposa encore plus favorablement son hôte. Puis il se comporta exactement comme un sourd-muet.

Le paysan lui offrit un reste de soupe épaisse, au pain noir, et une gorgée d’eau-de-vie : ensuite, le voyant vaciller de bien-être, il lui fit signe de monter sur le four, où Cabichou fut bien surpris de trouver cinq ou six personnes allongées et déjà endormies. On se serra machinalement pour lui faire place. Le bûcheron s’étendit à son côté et tout de suite resta immobile, mais le pauvre évadé, trop fatigué pour s’endormir si aisément, se prit à réfléchir à sa singulière situation, tandis que cette famille russe, sept nez, quatorze narines, semblait tisser du vent autour de lui.

Alors, pour que cette dernière nuit lui fût douce, Cabichou retira de son parpail la vessie consolatrice, en prit « une bonne reniflée » et son départ pour le pays natal fut si rapide qu’il la garda ouverte sous sa barbe et que l’arôme de la truffe emplit l’isba.

Le lendemain matin, le bûcheron et sa femme s’éveillèrent les premiers, Cabichou roulé sur lui-même comme un chat et ronflant de bien-être.

« Femme, j’ai recueilli cette nuit ce mendiant, qui est sourd-muet et qui semblait épuisé. Ne sens-tu pas quelle étrange et agréable odeur il a répandue dans notre logis ?

─ C’est certainement un léchy8 dit la femme en regardant Cabichou avec une frayeur respectueuse, car nous sommes en plein hiver, et il sort de lui un parfum semblable à celui des humus de la forêt au printemps. »

Là-dessus s’éveillèrent aussi les filles de ces naïves gens.

« Père ! Mère ! s’écria Macha, j’ai rêvé que la neige avait fondu et que toute la campagne était redevenue verte !

─ Moi, dit Klacha, j’ai cueilli des fleurs le long du ruisseau !

Puis ce fut le tour des garçons :

─ Des fleurs ! grogna Ilia. Tu aurais mieux fait de m’aider à ramasser des myrtilles : j’en ai mangé un plein panier !

─ C’est drôle ! ajouta Andrioucha, moi, ce sont des champignons de toutes les couleurs, si nombreux que j’ai dû enfiler les plus gros sur des tiges de noisetier !

─ C’est un léchy ! C’est un léchy ! répéta la mère. Soyez bons pour lui mes enfants. Il nous portera bonheur s’il reste avec nous. Mais est-ce un péché de garder un léchy chez soi ?

─ Il est allé se prosterner devant la sainte icône en arrivant ! dit le père »

C’est ainsi que par la vertu de tous les parfums de la forêt, Cabichou trouva un havre de grâce en l’isba d’un bûcheron de Roslow, tandis qu’à quarante verstes de là s’achevait le drame lamentable de la retraite. Il sut se faire aimer du couple et adorer des enfants. A aucun moment on ne soupçonna sa véritable origine : il était en son étrangeté un des génies des grands bois, et chaque nuit, le charme ensorceleur de sa truffe ranimait cette croyance autour de lui. Il ne laissa jamais voir son sachet. Peu à peu il se mit à vagir, puis à parler le russe. Il se rendit utile en apprenant à ces ignorants bien des pratiques du ménage périgourdin. Et quand la neige fondit sous l’haleine d’un printemps précoce, c’est à lui qu’on attribua ce retour hâtif du bonheur vert et bleu. Il aida ses hôtes à mettre en état leurs petits champs dans la clairière et leur révéla à cette occasion le véritable usage du fumier, qu’ils ne croyaient propre qu’à boucher les ornières du chemin devant l’isba.

En juin 1813, repris du mal du pays, Cabichou résolut de sortir de cette solitude et de tirer du pied vers l’Ouest sous son déguisement de mendiant : entreprise heureuse, puisqu’il arriva en Saxe à la mi-septembre, y fut recueilli par les soldats de Macdonald et, trop faible après ces trois mois de vie errante pour reprendre place dans le rang, évacué vers la France juste à temps pour échapper aux désastres qui s’ensuivirent.

Mais avant de quitter ses amis russes – en s’éclipsant comme un vrai léchy afin de couper court à l’attendrissement des adieux ─ Cabichou suspendit le sachet de la Bibiano devant la sainte icône de l’isba. Son amulette archimûre commençait à s’altérer en exhalant son arôme. Qu’est-il résulté de ce don de gratitude à la forêt de Roslow ? S’il y avait des truffes là-bas, depuis cent quarante-trois ans, cela se saurait. C’est un diamant essentiellement de chez nous; mais, de tous les peuples du monde, celui qui en est le plus digne après les Périgourdins, ne sont-ce point ces enfants de la terre russe, noire, concentrée, infinie en fertilité, inépuisable en parfums rares et profonds qui en sont comme le prélude ou le pressentiment ?

 

 

Le berceau périgourdin

 

 

1 Au sens d’amulette

2 Tamis permettant les différentes catégories de farine

3 Sorcière

4 Giron

5 Murs de pierrailles

6 Français, chiens ! en avant !

7 Veillez !

8 Génie de la forêt