Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Pastillarius

 

 

A propos des Rois Mages, dit Grand-père, il y en eut quatre en réalité. Le quatrième se nommait Pastillarius, nous dirions Pastillou, et n’était qu’un pauvre roi de chèvres marquant de leurs sèches pastilles toutes les sentes du Périgord. Le vent, qui est indiscret, annonça à cet adolescent solitaire et doux la prochaine naissance du Christ. Aussitôt, plantant là le troupeau de son faux maître, il partit pour aller trouver le vrai, emportant une truffe en don de joyeux avènement.

Marcheur infatigable, il traversa une moitié de l’Aquitaine, la Narbonnaise, la Ligurie, la Vénétie, l’Illyrie, la Thrace, la Bithynie, la Galatie, la Cappadoce, la Cilicie, la Phénicie et arriva enfin en Palestine, à Bethléem, juste en même temps que les Rois Mages, mais sur leurs talons.

Il se mit donc derrière eux et assista à l’étalage de leurs riches présents : « Comment, se demandait-il avec angoisse, Jésus va-t-il recevoir ma pauvre truffe terreuse ? »

Mais, quand son tour vint, alléluia ! hosanna !... Jésus, qui avait accueilli l’or, l’encens et la myrrhe avec une divine majesté, Jésus, soudain s’anima. L’arôme puissant et délicieux couvrit les parfums d’Orient. Le Bambino fronça de plaisir sa gentille et délicate narine et son beau visage s’épanouit en un premier sourire. Oui, le premier sourire de l’Enfant-Dieu fut pour une truffe du Périgord ─ humble mais fervente offrande du Berger des chèvres au Berger des hommes.

─ Mais, grand-père, pourquoi les Evangélistes n’en ont-ils point parlé ?

─ En voici les raisons mes enfants. Saint Luc dit : « Si nous mentionnons la truffe, nous nous mettrons à dos tous les marchands d’encens ! » « En outre, remarqua Saint Jean, en découvrir l’existence, n’est-ce pas tenter la gourmandise du siècle ? Le peuple exigera que César lui distribue des truffes aux jours fastes ! » « Oh ! oh ! s’écria Saint Marc, si on lui distribue des truffes, le peuple ne tardera guère à demander des dindes ! » « Et, ajouta Saint Matthieu, nous serons responsables de la mort de ces pauvres bêtes ! »

Bref, les Evangélistes y virent tant de difficultés qu’ils jugèrent prudent de s’en taire.

Mais ils n’avaient pas compté avec l’âne et le bœuf qui répétèrent ce qu’ils avaient vu aux autres animaux; et, de groin en museau, de museau en mufle, de mufle en bec, cela arriva au geai qui, sachant un peu de patois, s’empressa de le répéter à l’homme. L’homme le répéta à la femme, et cela fut enregistré dans l’Evangile des quenouilles1 , qui se récitera jusqu’à la fin du monde.

 

 

Ce beau temps-là

 

 

1 Quenouille : instrument ancien utilisé pour le filage du lin, du chanvre ou de la laine.

« l’Evangile des quenouilles »= ce que les femmes ont l’habitude de se raconter en filant composant ainsi un autre  évangile…