Site de Léonce BOURLIAGUET

 

L’ermite aux truffes

 

 

 

 

Au solstice d’été de l’an du Christ trois cent quinzième, Sour, Armand et Cyprien dirent à Agaruce, qui était le père de la Communauté chrétienne de Genouillac :

« De tous les feux qui ont été allumés sur les puys du pays, aucun n’est monté vers le ciel en droite et claire flamme aussi ardemment que celui que le perruquier de notre couvent a fait des chevelures de nos petits Frères, par toi admis en notre Sainte Famille !... Mais, l’hiver, ces brebies tondues, que tu loges à la belle étoile sur le gazon de notre cloître, où dormiront-elles ? Permets donc que nous essaimions comme des abeilles en surnombre afin de leur laisser nos cellules, et trace sur nous, de ta main respectée, le signe des Forts ! »

« Allez ! » dit Agaruce en plantant sur leurs nuques courbées le dessin aérien de la Croix; et ils s’en furent, au hasard des Causses arides et des vertes vallées du Périgord.

Or, le Deable, qui rôdait autour du couvent de Genouillac, flairant le flot immonde qui coulait de l’évier des cuisines pour en vérifier l’onctuosité, le Deable, voyant sortir Sour, Armand et Cyprien avec des bâtons neufs, le Deable se mit dans leurs ombres et les suivit, sous les formes et les ressorts d’un sautereau.

Les trois religieux marchaient en murmurant des prières qui passaient entre leurs lèvres comme le vent d’hiver aux fentes des logis mal clos, ou unissaient leurs voix rauques pour chanter des litanies en un latin caillouteux. Armand, qui était distrait, dit tout à coup à ses frères :

« Un saltimbanque de l’herbe semble nous suivre, tantôt devant, tantôt en retrait !

─ Mon Frère, lui répondit Sour, plût au Ciel que nous autres, moines, fussions comme ces insectes qui se ressemblent au point qu’un d’entre eux résume tous les autres; car alors, comme les bonds de ces bestioles qui vous abusent, nos prières s’ajouteraient et finiraient par arriver à Dieu ! »

Là-dessus, le Deable se frotta le ventre de sa patte dentelée et fit entendre un crissement qui voulait dire : « Avec des zigzags ! avec des zigzags ! »

Les trois frères étaient d’accord pour se fixer au bord d’une eau vive.

« J’élirai un ru, disait Armand, un ru, dont l’eau pauvrette me rappellera sans cesse les larmes précieuses de Jésus mis en Croix !

─ Mon Frère, répondit Cyprien, Notre Sauveur ne pleura pas des larmes rares et précieuses; l’eau salée qui sortit de ses yeux fut abondante comme celle que verse la douleur du monde : c’est pourquoi je m’arrêterai au bord d’un fleuve !

─ Et moi, dit Sour, parce que vous avez raison tous les deux, je jetterai mon dévolu sur un ruissellement qui soit rare, parce que le Christ est Roi, et abondant parce que le Christ est peuple ! »

Et il s’arrêta sur les bords de la rivière de Vézère, tandis qu’Armand se fixait sur le ruisseau du Coly et que Cyprien poursuivait jusqu’au fleuve de Dordogne.

« Ce Sour, pensa le Deable, est le plus fort des trois : je n’ai rien compris à ce qu’il a dit des sautereaux et des moines. Sa pensée est subtile et son langage doctoral. C’est donc lui que je dois premièrement piper : les deux autres le suivront comme un léger dessert ! »

Sour avait choisi une espèce de renfoncement de la roche, non loin de Terrasson, au bas d’un coteau stérile où ne croissaient que des genévriers et des chênes rabougris. La paroi calcaire était ornée d’un prunellier farouche et d’une vigne naine. Devant cet abri, s’étendait une avalée de terrain périgourdin constellée de blanches pierrailles. Là, le Saint s’agenouilla et, rentrant en la coquille de son crâne, s’absorba dans la contemplation du Christ crucifié.

« Que je le distraie de cette image, pensa le Deable en reprenant sa forme invisible, et je le tiens ! »

Il insuffla donc de son haleine fétide dans les boules vertes du prunellier. De ces fruits sauvages et dérisoires fit des prunes rebondies, poudrées de bleu comme le museau d’une courtisane, et inclina le rameau vers le moine en oraison.

Sour ne vit que les épines et murmura :

« Seigneur ! telle était la couronne qu’on mit sur Votre front...

─ Au Diable ! pensa le Deable, cet animal-là n’est pas facile à distraire ! Laissons Pomone et essayons de Bacchus. »

Et, touchant la vigne de son ongle pointu, il fit instantanément de cette lambruche une treille vigoureuse qui, bien qu’on ne fût encore qu’au seuil de l’été, comme une bique généreuse de son pis gonflé de lait, était lourde d’une énorme grappe de raisins noirs. L’arbrisseau tiré par ce poids se pencha et la grappe vint frôler la joue de Sour, qui ne parut pas s’en aviser. Alors le Deable pinça un raisin dont le jus –brusquement fermenté par cette étreinte infernale – tomba en large goutte de vin rouge dans la paume de la main ouverte du moine. Sour la vit et murmura :

« Seigneur ! telle fut la première perle de sang qui sortit de vos mains percées par les clous...

─ Au Diable ! pensa le Deable en colère. Cet animal-là est en proie à l’idée fixe ! Mais je saurai bien dévier son adoration... »

Et, d’une fauchée de sa main ardente sur le terrain, devant l’abri, il grilla les jasiones, les marjolaines, les carlines et les inules qui le paraient pauvrement, et ce ne fut plus qu’une rousse tonsure d’où monta une délicieuse odeur de truffes fraîches, de truffes mûres, de truffes plus tentantes que celles dont Dieu a gratifié le Périgord parce que déjà cuites par un tison d’enfer. Le Deable, se penchant sur la nuque de Sour, se fit des yeux si perçants qu’il vit tout ce qui se passait dans la tête du Saint comme si c’eût été une simple carafe de verre.

Le subtil et puissant parfum y pénétra, y agit. Et, parmi les images du Golgotha qui emplissaient l’âme du moine, s’en formèrent d’autres, venues du fond de son enfance, doux souvenir du temps où il n’adorait Dieu qu’en souriant à son ciel bleu et en mangeant de bon appétit les mets qu’apprêtait la sainte femme qu’était sa mère. Une coquille de bronze, une haste portant le chapon truffé de Noël s’y dessinèrent. Et le Deable crut avec une joie âcre que ces images sensuelles allaient l’emporter sur les images spirituelles de la Passion, que les souvenirs de gourmandise du moine allaient tenter le Saint et l’écarter de la ligne droite du sautereau. Il fit sa voix au timbre de celle de Sour et dit tout haut, de façon que l’ermite crût s’interroger lui-même :

« Sour, que te rappellent cette rôtissoire et cette broche ?

─ Ah ! murmura le Saint, l’une me fait souvenir de la cuirasse que portaient les soldats qui conduisirent mon Sauveur au Calvaire, et l’autre de la lance dont son flanc fut percé !

─ Tête de bois ! s’écria le Deable, les truffes sont trop fines pour ton groin ! Sur ce frapon 1 de rage, noir de dépit, il tira du fond de sa gorge des renâclements tels qu’un jeune goret, qui errait aux environs à la recherche de son content accourut jusqu’à l’abri comme à l’appel de Mère Truie.

─ Que ton flair égale le mien ! rugit le Deable, et montre à ce niais que, ni racines, ni tige, ni feuilles, ni fleurs, la perfection qu’il cherche au-dessus de sa tête se trouve sous ses pieds ! »

Le pourceau, de son groin, se mit à fouir le sol, déterra les truffes et les mangea : c’est un privilège qui est resté à son espèce, mais qui ne lui vaut plus que des coups de bâton !

Et le Deable, découragé, s’enfuit sous la forme d’une grande chauve-souris de crépuscule, en clamant aux trente-six vents du Périgord truffier :

« Sauce aux truffes ! Truffes au vin ! Truffes à la vapeur ! Truffes au court-bouillon ! Truffes en roche ! Emincé de truffes ! Croûte et coquilles de truffes ! Farine aux truffes ! Ragoût de truffes !... Et foin des moines !... »

Et cætera, à perte d’ouïe, les cent recettes destinées à perdre par la suite ceux qui n’auraient pas la foi inébranlable de Sour, inscrites aux Livres de cuisine pour ceux qui, de toute éternité, aimeraient mieux être des gourmands que des Saints.

 

Le Berceau Périgourdin

 

 

1 Frapon : grand coup