Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Trottassou en son melon

 

 

Il était fatigué et affamé. Il eut l’idée de se loger dans un melon. Cette fois, il prit mieux ses mesures. Il découpa une porte ronde dans l’écorce, mangea de l’intérieur ce qu’il fallait pour y prendre place, s’y installa et rajusta exactement la rondelle. De sorte que, ce melon, à première vue, ressemblait exactement à ses frères.

 

Cela fit que, Trottassou dormant encore, il fut ramassé à l’aurore par le jardinier, avec toute une grande corbeille d’autres, qu’on porta au marché.

 

Réveillé, le pauvre rat se trouva dans une terrible situation. Il percevait avec terreur la rumeur humaine autour de son melon, c’est-à-dire un piétinement continu et un mâchonnement ininterrompu de milliers de mots prononcés en même temps, mêlés, collés, avec parfois des rires qui ressemblaient à des braiments d’ânes ou à des hennissements de chevaux. A chaque instant, il était secoué, renversé, brinqueballé, culbuté par le client qui soulevait la sphère verte pour la flairer. Par une fente de la rondelle, Trottassou se voyait porté à un nez qui ouvrait deux grands trous terribles où il se sentait comme aspiré, celui-là plat et camard, se collant au melon en ventouse, cet autre en lame de couteau entrant déjà dans l’écorce. Il essuya même un formidable éternuement qui lui fit perdre connaissance. Quand il revint à lui son melon était immobile : le rat compris qu’il avait été acheté, emporté et il discerna qu’il se trouvait pour le moment posé sur une table, en une cuisine déserte.

 

Déserte, hem ! Point tant que cela : il y avait un gros chat qui, assis tout près, flairait le melon d’un air fort intéressé. Le gueux avait reconnu une odeur de rat dans le cantaloup, et, le couvant des yeux, attendait patiemment l’occasion de résoudre cette énigme.

 

Une épaisse ménagère, reparaissant dans la cuisine, s’écria :

- Eh bien, Minet ! voici que les melons te tentent à présent ? Chat ! chat ! chat !… ce n’est pas pour ton bec que je l’ai acheté ! 

 

Et elle chassa le chat de la voix, de la main, puis ressortit ; et le chat, dès que seul, revint prendre position d’assiégeant auprès du fruit mystérieux.

 

Alors Trottassou, pour s’assurer force et courage, mangea ce qui restait de chair à l’intérieur du melon ; puis, l’ayant ainsi allégé, marcha vigoureusement dedans, de sorte que le cantaloup se mit à rouler sur la table, suivi du chat surpris et excité.

 

Trottassou, calculant bien son affaire, mesurant distance et direction par la fente de sa porte ronde, fit choir son véhicule sur une chaise qui se trouvait près de la table, et de là, sur le plancher : ainsi fut évité un choc trop brutal. Le chat sauta sur la chaise, puis sur le plancher lui-aussi, envoyant la patte, griffant l’écorce du melon, essayant de le retenir. En vain. Le moteur Trottassou était plein de l’énergie d’une bête qui risque sa vie. Il dirigea son équipage vers le buffet, l’engagea dessous, jugeant son adversaire trop gros et trop gras pour l’y suivre. Et une fois là, il repoussa la rondelle, sortit de sa cage roulante, passa prestement dans un trou du mur et se trouva en sûreté, cependant que le chat, de la patte, ramenait le melon et finissait de le lacérer à coups de griffes.

 

Il s’ensuivit que, du fond de sa retraite, Trottassou eut le plaisir d’entendre la ménagère, éclater en terrible orage à son retour. Accusé d’avoir mangé le melon, le chat fut chassé de la cuisine en trois coups de balai qui firent fumer le plancher. Notre rat resta-t-il dans cette maison ou profita-t-il de l’exil du chat pour en sortir et revenir à Merlande ? C’est ce que nul document sérieux n’a encore rapporté… Mais il est temps de revenir à l’héroïque troupe de rats d’égout qui continua sa route vers la Calabre sous la conduite énergique du Doyen Tranchepaille. Courons pour les rattraper.

 

 

Le château des cent guerres