Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le Doyen d’égout Tranchepaille

 

 

Les rats respectaient, PAR ORDRE , la maison du Maire de Merlande.

L’ordre formel leur en avait été donné par leur chef, le Doyen d’égout, le vertueux, le terrible Tranchepaille.

 

 

 

 

Celui-là était à faire peur : énorme, moustachu, les oreilles dentelées par d’innombrables batailles, les yeux globuleux, sanglants et luisants, les dents comme s’il avait une scie en bouche, le pelage pelé et la queue si longue dans son dos qu’il semblait escorté d’un serpent. Ayant vécu des jours et des nuits (dont le compte est perdu) à mordre et à être mordu, il avait, à cette rude école, acquis une profonde sagesse. Et en l’égout où il habitait, au bas de la muraille qui surplombe la Douzille, recevant les rats de Merlande et des environs en un défilé continu, il ne se lassait pas de leur répéter ces deux conseils :

« Mes frères, contentez-vous de peu ! Limitez votre appétit. Ne laissez aucune trace de votre passage. Par exemple n’entamez pas une miche de pain frais si vous trouvez pour votre souper un croûton. »

Hem ! Ce conseil-là, les rats ne le suivaient que rarement ! Tranchepaille continuait :

« ... car si les hommes s’aperçoivent un jour de votre présence, ils vous détruiront jusqu’au dernier ! »

Cette prophétie faisait rire les rats sous cape.

- Hé ! Les hommes savent bien que nous sommes-là... et ils ne font rien !... ou si peu de chose pour nous détruire ! »

Le second conseil du Doyen était le suivant :

« De toute façon, qu’aucun de vous ne pénètre dans la maison du Maire. Si Maître Plumeau ne subit point de dégâts de la part des rats, il ne croira point à leur existence. Il jugera les plaintes des habitants portées à la légère et s’en moquera. Mais malheur à nous s’il vient à changer d’avis par notre faute ! Alors il organisera la guerre contre nous, les petites escarmouches qu’on nous fait deviendront une grande bataille, et notre perte totale sera assurée ! »

Ce conseil-là, les rats l’avaient entendu, parce qu’il leur faisait passer un frisson à la racine de la queue ; et aucun d’entre eux ne s’était jamais hasardé dans la maison du Maire. C’est à cette sagesse politique qu’ils devaient leur paix et leur prospérité.

 

 

Le château des cent guerres