Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Les truites

 

 

 

 

Papa aimait follement la pêche. Bosser toute une semaine sur une locomotive, devant une fournaise, dans des odeurs de graisse, d’huile, de charbon, de fer et de cuivre, dans des bains de fumée chaude et sèche, dans des bouffées de vapeur fade et brûlante, et puis, à l’aube du dimanche, se retrouver dans l’herbe humide jusqu’aux genoux, en face d’une fougueuse rivière pleine de truites et de goujons, - ah ! c’était, sans Purgatoire, après l’Enfer, le Paradis ! Qui dira combien de pensées de révolte s’évaporent tous les ans avec les brumes ensoleillées de nos joyeux cours d’eau ? Qui dira jusqu’à quel point le droit de pêche gratuit a consolidé la Troisième République ?

Les préparatifs étaient minutieux. Sous la lampe, Papa préparait des hameçons tandis que Victor et Petit-Oeuf pétrissaient la farine de maïs. On profitait de ce que Maman était couchée pour passer sans sa permission les boulettes à la poêle ; et, si, en transbordant les asticots, on en laissait s’évader deux ou trois douzaines à la faveur d’un mouvement maladroit, on les cherchait à quatre pattes pour éviter les amers reproches du lendemain ; car la laveuse, qui n’eut certes pas senti un pois sous sept matelas, eût tôt fait d’apercevoir un seul fugitif dans les fentes de son parquet.

On partait alors qu’il faisait encore nuit, parfois aux rayons blafards d’une lune pendante ; l’air était frais et parfumé comme un pernod ; des coqs chantaient au creux des fermes endormies ; des brouillards flottaient à l’aisselle des prés ; il y avait dans l’obscurité comme une divine promesse de jour. On atteignait les ravins de la Verdale à l’aube ; un blanc rayon baignait la cime des arbres immobiles où rentraient furtivement les chouettes ; et dans son immense fosse encore pleine d’ombre et de vapeur, la torrentueuse Cerdrille chantait comme un gave pyrénéen.

Petit-Oeuf frissonnait, en proie à une terreur sacrée. Il marchait sur les talons de son père, le long des étroits sentiers sombres, raboteux, bordés de fougères humides et d’ajoncs pointus. C’est dans une ombre ainsi mêlée d’une lumière à la fois exquise et sinistre que Notre-Seigneur, au Jardin des Oliviers, avait dit à ses disciples : « Levez-vous ! » Mais ce n’était pas pour aller à la pêche !

Le lever du jour était lent et froid au bord de l’eau, tandis que Papa déployait ses lignes et que les oiseaux disaient tous à la fois leur prière sous les feuilles. Enfin, un rais doré traversait les chênes et les aulnes, les pépiements s’arrêtaient à ce signal, les brouillards s’effilochaient sur le courant, et l’on sentait courir dans ses membres la douce chaleur du soleil, pareille à un sang plus jeune, plus subtil et plus vif. On pouvait alors lire ses traces dans l’herbe où la gelée blanche des bas-fonds s’évaporait lentement.

Victor s’écartait, voulant pêcher seul, Petit-Oeuf avait bien essayé plusieurs fois d’en faire autant. Mais il accrochait son fil aux branches, laissait choir son scion dans l’eau ou se plantait l’hameçon dans l’étoffe de ses culottes, toujours dans cet endroit d’où le pêcheur le plus habile ne saurait l’arracher sans le secours d’autrui. Il avait fini par préférer rester derrière Papa, qu’il suivait à pas de loup, s’effaçant derrière les vergnes, rêvant, écoutant chanter le courant vif sur les pierres. On entendait des voix humaines dans ce bavardage de la rivière et parfois comme un bref sanglot, le sanglot de l’eau s’écoulant, comme la vie, et se regrettant...

De temps en temps, Papa sortait brusquement de son immobilité, esquissait un geste éclair tragique ; et, à trente pas dans le pré, une truite tombait et sautillait, brillante dans l’herbe.

- Va la chercher, Jean, disait Papa.

C’était une faveur. Il pensait que ramasser une truite faisait plaisir à l’enfant. Mais, ô traître de Petit-Oeuf ! ne priait-il pas tout bas pour que Papa n’attrapât rien ! C’était si amusant de pêcher sans tuer ces jolies bêtes. Il égrenait mentalement des litanies ferventes « Seigneur, protégez les poissons ! Seigneur, protégez les poissons ! » Mais le Seigneur s’en fichait pas mal. Quand Petit-Oeuf en avait ramassé une dans l’herbe, il la sentait frémir dans sa main, frémir longuement, et quand Papa, l’ayant assommée sur le bois de sa gaule, la lui rendait pour la coucher sur un lit d’orties, un frisson plus terrible encore parcourait le petit corps supplicié, un frisson presque électrique, qui s’affaiblissait, cessait, et le beau poisson restait immobile au fond du panier.

Il y avait une vie de moins dans le joyeux matin du bon Dieu. La rivière, n’ayant rien vu, continuait de faire sa musique pour les pêcheurs.

- Adjugée, vendue ! disait Papa, content et l’air mariole.

 

 

Petit-Oeuf