Site de Léonce BOURLIAGUET

 

La truite fantôme

 

 

Il y avait dans la Florence une truite que personne ne pouvait prendre.

C’était cependant une truite très vorace qui ne manquait jamais de sauter sur la proie pour peu qu’elle passât à portée de sa large gueule.

Pépin, le pêcheur en eau trouble, qui suit la rivière lorsqu’elle est enflée et limoneuse avait cru la ferrer plusieurs fois avec ses grands clous d’acier que gantent des vers de gazon. Mais toujours, après une lutte de quelques secondes, son gut1 s’était rompu tout net et lui était revenu en coup de fouet dans la figure.

Sylvain, le pêcheur au poisson artificiel, l’avait fait sauter trois fois sur le courant : plic ! ploc ! et révérence !

M.Sabahu, le pêcheur aux cent mouches, qui, sans bouger lui-même non plus qu’un saule, fait danser sur l’eau dormante des plumes de coq colorées au bout d’un fil fragile, avait perdu tant de ses jolies mouches, de ses clous fins et de ses fils, qu’il n’allait plus pêcher dans les parages de cette destructrice de matériel.

- Elle avalerait, disait-il, tout le catalogue de la Manufacture d’armes, cycles et articles de pèche de Saint-Étienne !

Tous s’accordaient à dire que c’était un poisson monstrueux de cinq ou six livres, capable de déchirer un filet, de mordre qui voudrait la capturer à la main dans un trou, et de percer l’écluse du moulin d’un coup de museau si l’idée lui en venait.

Et personne ne pouvait la prendre.

Rien d’étonnant. M.Dandinette, grand as, a écrit dans son Art de pêcher la truite « que la capture de ce poisson capricieux et craintif exige une longue expérience, beaucoup d’habileté, la connaissance approfondie de ses mœurs et une technique parfaite du montage de la ligne. » Et M.Dandinette doit s’y connaître, puisqu’il a fait un livre là-dessus.

Au mois d’août vint à la Mardondon un Parisien. Un de ces vrais Parisiens qui dérangent cinq ou six personnes pour trouver la boîte aux lettres en un bourg de dix maisons, mais qui, en leur quartier de Paris, ne manquent jamais de répondre ironiquement au provincial qui cherche une rue : « ben, vous lui tournez just’ment l’dos », quand bien même ce ne serait pas tout à fait exact. Ce Parisien, un jour qu’il se promenait par la lande, marcha sur un lièvre tapi dans l’herbe, sauta en l’air de frayeur en le sentant remuer, puis, l’ayant reconnu, se mit à le poursuivre, ce qui d’ailleurs n’alla pas bien loin. Cela rendit notre homme fou de chasse et de pêche. Ayant entendu dire qu’il y avait beaucoup de truites dans la Florence, il fut à Saint-Pampuce pour acheter aux Nouvelles Galeries canne, lignes, moulinet, épuisette, panier et bottes en caoutchouc. Il se renseigna à table d’hôte (il prenait pension à l’auberge Pépin) sur les procédés de pêche en usage dans le pays. Un commis voyageur en articles de céramique lui dit en avalant son potage :

-  En ce moment, il vous faut des grillons ;

- Des grillons ? fit le Parisien en ouvrant de grands yeux attentifs... Est-ce qu’on en vend aux Nouvelles Galeries ?

- Oui, dit le commis voyageur, des grillons artificiels. Mais c’est des grillons naturels, en chair et en os, que je veux parler. Savez-vous ce que c’est ?

- Non, dit le Parisien.

Alors le commis voyageur expliqua comment sont faits les grillons, où on les trouve, comment on s’y prend pour les faire sortir de leur trou, les précautions à observer pour n’être point mordu, la manière de les empaler sur l’hameçon sans leur faire trop de mal, l’art de les présenter à la truite en lui laissant croire qu’ils ne tiennent pas à un fil aboutissant à un cruel bonhomme... Ses explications intéressèrent tous les convives. Elles furent cependant un peu longues, car il crut devoir parler aussi, avec précision, de la taupe, afin que, l’habitat de ce mammifère voisinant avec celui de l’insecte, le pêcheur ne commît aucune confusion.

Dans l’après-midi, le Parisien se mit avec l’Etincelle à la recherche des grillons. Au bout de deux heures, ils en avaient six, mais des beaux.

Il prit son équipement et descendit vers la Florence, dans la petite vallée où poudroyait l’or du soleil de quatre heures. La rivière, épuisée par un mois de sécheresse, n’était plus qu’un filet d’eau claire qui chantait sur les cailloux polis de sol lit, à l’ombre des vergnes épais. On ne prenait plus rien, si ce n’est à la main, en braconnant, et depuis plusieurs semaines, Pépin, Sylvain et les autres laissaient leurs lignes au râtelier. Il n’y avait plus d’eau que dans l’écluse, juste ce qu’il fallait pour faire tourner le moulin une heure par jour.

Le nouveau pêcheur emmenait avec lui l’Etincelle qui portait ses bottes et son panier, fier comme le négrillon auquel l’explorateur confie son parasol.

Au bout de l’écluse, ils trouvèrent Placide qui pêchait à la meilleure place.

- Oust, lui dit le Parisien, va pêcher ailleurs. C’est ma place, ici : j’l’avais r’t’nue hier soir.

Placide, intimidé, s’écarta de vingt mètres : avec ces Parisiens, on ne sait jamais si on n’a pas affaire à un apache.

Le Parisien mit ses bottes, des lunettes à verres fumés, monta son gut, assura son moulinet, vérifia la course du fil, attacha l’hameçon, empala le grillon, puis, ayant allumé une cigarette, s’étant mouché et raclé la gorge, lança sa ligne à la rivière. Du premier coup, il l’engagea fâcheusement dans les branches d’un vergne. Pour l’en retirer, il lui fallut grimper sur l’arbre (et Dieu sait si un monsieur du Trocadéro est adroit dans ce genre de sport !), briser à grand bruit une branche. Son chapeau tomba à l’eau et, pour le rattraper, il dut y entrer avec ses belles bottes, en pestant contre le sale pays.

Pendant ce branle-bas, Placide échangeait des coups d’œil avec l’Etincelle ainsi domestiqué, admirant la belle ligne neuve au moulinet luisant et pensait que c’en était fait de tous les poissons de la rivière. Lui pêchait humblement avec un grillon planté sur une épingle recourbée, deux mètres de « fil Au Conscrit » et une gaule faite d’un jet de noisetier : la technique moderne et l’ancienne s’affrontaient donc ce jour-là au bord de la Florence...

La seconde tentative du Parisien fut plus heureuse : il réussit à placer son grillon sur l’eau encore frémissante de son bain. Placide, qui avait totalement oublié sa propre pêche, ramena distraitement ses yeux sur le sien : le pauvre bestion se débattait sur la surface de toutes ses pattes, y ouvrant sans cesse de petits ronds qui allaient s’élargissant à l’infini. Il vit soudain une forme noire monter comme une flèche vers le misérable, et, de saisissement, leva sa gaule juste pour que la grosse truite ne happât que le vide.

Puis, ne sachant ce qu’il faisait, il laissa retomber son grillon sur l’eau. Il y eut un nouveau bondissement brusque, un clappement mouillé, un remous furieux ; et Placide, éperdu, sentit, dans son nouveau mouvement instinctif de retraite, un frémissement électrique qui parcourait sa ligne, sa canne et son bras, tandis qu’un poids terriblement lourd tendait son fil à coudre les boutons de culotte. Il se mit à hurler. La truite, le museau hors de l’eau, ne donnait plus que des coups de queue mols et languissants, et tournait en rond, faiblissante, presque heureuse eût-on dit, de faire tant de plaisir à Placide.

L’Etincelle, oubliant les distances, courut au secours de son ami et passa l’épuisette du Parisien sous la truite qu’on assomma dans l’herbe.

Elle pesait quatre livres, mesurait soixante centimètres de la tête à la queue. Toute la Mardondon vint la voir. Le père de Placide eut naturellement envie de la manger. Mais sa femme qui n’aimait pas le poisson, s’écria aigrement qu’elle n’avait point de poêle assez grande. Alors il se résigna à la mettre en loterie, selon un vieil usage. Cent billets à vingt-cinq centimes. Le Parisien en prit quatre-vingts : or, avec un seul billet, ce fut Pépin l’aubergiste qui gagna la truite, ce qui permit au monsieur du Trocadéro d’en manger un morceau, car elle fut servie au bleu, le soir même, à la table d’hôte.

Quelques jours après, Placide eut le ravissement de lire l’article suivant dans le Clairon :

« Une belle prise Notre jeune compatriote, Placide, pêcheur émérite de douze ans, vient de prendre au grillon, dans la Florence, une truite de quatre livres qui désespérait les pêcheurs. Cette truite a été mise en loterie. L’heureux gagnant est M.Pépin, maître queux à l’hôtel du Lion d’Or. Ce magnifique salmonidé a été photographié par M.Jules, de Paris. Nos compliments à tout le monde. »

 

 

Quatre du cours moyen

 

 

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