Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Combien d’écrevisses ?

 

 

Enfin le grand moment, celui de la plus délicieuse palpitation. Nous portons, planté sur nos têtes, un grand point d’interrogation qui nous fait ressembler à des Sioux : Combien d’écrevisses ? Cela va se trouver entre le zéro et l’infini. Au-dessus de la première balance, penchés, nous sondons l’eau profonde du regard avant d’avancer le bâton fourchu sous la corde. La tache de viande apparaît encore, mais couverte de noirceurs qui bougent, de pinces ouvertes dessinant des V. Certitude. Soulagement. Il y en a ! Tabouret lève la balance, lui fait décrire une rapide ascension verticale, puis une descente sur une courbe oblique, et la pose sur l’herbe, brillante  d’une grouillade de dos d’un noir verdâtre, où se dessinent de tardives fuites à reculons et de vifs coups de queue.

Il y en a au moins trente ! Attrape ! Attrape donc !

Elles filent sous l’herbe. Les mains avidement ouvertes, nous ramassons ces châtaignes vivantes qui piquent, ont de brusques détentes de ressorts, et les jetons dans nos casquettes. La balance reparaît : on ne la voyait plus !

Mais ces trente ne sont pas toutes de la taille réglementaire. Des grosses, des moyennes, des petites. Nouvelle discussion car Tabouret veut tout retenir, baptise homards les crevettes. Moi, je ressemble en ceci à mon père le cordonnier, qui, lorsqu’il va au bord d’une eau, palpite de la peur constante du garde-pêche : il sait bien, le pauvre batteur de cuir, quel trou une amende ferait dans ses économies ! Et puis, ce descendant d’une longue lignée de petites gens a un respect frileux des uniformes, particulièrement de celui des « Zozéforêts » le dimanche. Mon père, lorsqu’il pêche l’écrevisse observe religieusement la règle de la taille : dix centimètres de la tête à la queue : il emporte à cet effet son compas à prendre la mesure des pieds de ses clients et rejette vertueusement tout ce qui n’a que neuf centimètre et demi. Je ne l’ai vu enfreindre le règlement qu’une fois qu’il s’était mis en tête de ranimer l’appétit languissant de ma mère par un coulis d’écrevisses. La Ganette n’en livrant que de petites, il les garda résolument, au mépris du procès-verbal, de la prison, de la honte, de la ruine. Lors des levées, il les cachait sous son chapeau, il arrivait ainsi au lieu où était dissimulé son panier, sous la fougère, avec un noir carrousel de crustacés marchant sur son crâne chauve. Désagréable, hein ? Mais ma mère eut son coulis et, du soir au lendemain, recouvra l’appétit.

Ici, ce débat cornichonélien recommence. Tab se moque du règlement. J’exige un tri. Il s’y refuse, vide le contenu de nos casquettes en vrac dans le vivier... Or, les quatre autres balances surgissent, également chargées d’affamées, toutes de belle taille. Nous dépassons la centaine en une première levée, notre pêche s’annonce miraculeuse : alors à quoi bon tricher ? Tab redevient raisonnable. Les petites sont mises à part, rejetées à l’eau, mais loin du lieu où nous pêchons, « car, dit Tab, elles iraient pleurnicher chez les grosses et leur apprendre quel sera le prix du banquet qui leur est offert ».

La seule balance posée dans l’écluse n’a rien donné : elle n’a remonté qu’un triton sautillant, tellement effrayé qu’il ne trouve pas un trou pour fuir en un instrument qui n’est composé que de trous. La démonstration est faite qu’il n’y a pas de crustace au fond de ces eaux noires.

… Le soleil est déjà haut, la chaleur commence ; des mouches vertes et bleues, brillantes, avides, de vraies petites brûlures quand elles se posent sur votre peau, venues on ne sait d’où, tournent agacées en bourdonnant : « Où est la viande ? Il y a des la viande ici ! » Elles inspectent la musette qui l’a contenue et sucent les places humides.

 

 

… Le soleil est au plus haut du ciel, d’aplomb sur nos têtes. A la septième levée, après avoir souvent changé nos balances de place, nous avons dans les deux cent cinquante écrevisses et des « maousses ».

 

 

 

Tabouret exulte : « Il nous en faut trois cents » dit-il. Quelle paix dans cette coupe verte, flambante d’une joie muette, pétillante de soleil, vibrante d’un chant de mouches et d’abeilles ! Les vols silencieux de grandes libellules transparentes et de petits agrions de velours s’entrecroisent sur l’eau morte de l’écluse, d’où monte le reflet spectral du soleil en un éblouissement insoutenable. Des grenouilles dorment ou coassent tout bas sur les nénuphars. Le tambour sourd du ruisseau, le long de ses cascades successives, s’est fondu dans la somnolence heureuse du ravin. Les grillons se taisent, las d’avoir chanté toute la nuit. Seuls, les tintements de l’église de Saint-Valer, par-delà les masses forestières du parc, nous assurent que nous ne sommes pas dans l’île de Robinson...

 

 

Le parc aux prèles