Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Concours de pêche

 

 

En ce temps-là, s’éleva à l’auberge des Trois-Pigeons une grande polémique entre les deux plus célèbres pêcheurs de grenouilles du pays, Cornet et le Tondu.

Cornet prenait les grenouilles sans hameçon; il se contentait d’attacher à son fil un lambeau de drap rouge, et, lorsqu’une malheureuse le happait, il la ramenait d’un preste coup de poignet jusque dans le sac qui béait sur son ventre. La méthode du Tondu était différente : il se servait d’un gros hameçon à trois branches qu’il faisait adroitement passer sous le ventre des grenouilles endormies. Cornet lui reprochait de pêcher de façon cruelle et de « défigurer » ses clientes.

A la fin, les autres buveurs décidèrent qu’il y avait lieu d’instituer un concours pour mettre fin à cette discussion interminable, et une Commission fut élue à grands braillements. Le prix offert au vainqueur serait un bocal de prunes à l’eau-de-vie; et le vainqueur serait celui qui aurait pêché cinquante grenouilles dans le temps le plus court.

Cornet pêcherait au lavoir de l’étang du Vervelu, le Tondu à la Basse-des-oies.

Le dimanche suivant, la commission planta donc les concurrents aux places qui leur étaient ainsi assignées, l’un à deux cents mètres de l’autre, puis tout le monde se retira dans la châtaigneraie pour ne point gêner les pêcheurs.

Cornet n’était pas content  d’être au lavoir parce que l’eau y gardait toujours des bleuités de savon propres à en éloigner les plus délicates des grenouilles. Il n’en vit que quelques-unes et se mit en devoir d’agacer leur appétit en agitant son leurre de drap rouge devant leurs yeux. Elles ne bougèrent point, et il jugea la partie perdue d’avance.

Il ne savait pas qu’à quatre pas de là, au creux du vieux mur bordant le chemin fangeux, les grenouilles que Malotru retenait prisonnières se morfondaient sous l’épais matelas de mousse où il les avait enfouies. En cette matinée d’un dimanche gris, doux et calme, leur instinct les avertissait que la nature préparait lentement un de ces copieux arrosages qui sont la fête des batraciens, ainsi que le chantent les enfants :

Il pleut, il mouille :

C’est la fête des grenouille !

Fini le beau temps

Fête des serpents.

Dans l’ombre de leur cachot, elles rêvaient des nénuphars plats, des surfaces claires ridées par les brises, des murmures des roseaux, de l’enveloppement voluptueux de l’eau qu’on fend vigoureusement à la nage, des déjeuners multicolores qui passent dans l’air, de l’écrasement des grosses gouttes de pluie chargées d’une odeur d’orage, de la chaude torpeur des sommes au soleil, de toute leur ancienne vie libre et paresseuse; et elles se sentaient le cœur triste. L’une d’elle, soudain, se mit à chanter la pluie.

Cornet fut bien étonné d’entendre un coassement plaintif sortir du vieux mur. Les pêcheurs et les chasseurs sont de grands curieux des choses naturelles. Ce mystère lui fit oublier le concours, la gloire et le bocal de prunes. Il examina le mur, reconnut un terrier de bête sauvage, se mit à arracher les pierres et, le putois s’étant esquivé par la porte de sa cuisine, notre homme découvrit cinquante trois grenouilles bien vivantes dans la mousse qui les emmitouflait.

Il en était entré soixante; mais le putois n’avait pu résister au désir d’en croquer quelques-unes.

Cornet mit les cinquante-trois grenouilles dans son sac, regarda sa montre : le concours durait depuis un quart d’heure. Il replaça les pierres dans le mur, donna mentalement rendez-vous au putois et, s’étant composé une mine modeste, rappela la Commission. Dans le même temps, le Tondu n’avait pris que deux unités ! C’était une victoire écrasante : malheureusement, le matin était gris, et le président de la Commission fit remarquer« qu’il y manquait le soleil d’Austerlitz. » 

 

 

Les fléaux du Vervelu