Site de Léonce BOURLIAGUET

 

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Illustration de René Péron

 

 

LE MIROIR AUX MOUETTES

 

 

    Il naquit au bord du grand Océan, entre l'eau qui turbule et le sable qui dort, une petite mouette si adorablement faite que toutes les autres, sa mère y comprise, en furent jalouses. C'est tout juste si on ne la rencogna pas dans son oeuf avant qu'elle en fût tout à fait sortie.

        Cela se passait sur la plage de Vert-Bois, au flanc de l'île d'Oléron.

 

 

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Plage de Vert-Bois

 

 

    La marâtre de la jolie mouette, ne pouvant la souffrir, ne cessait de lui répéter :

    - Ma fille, vous auriez mieux fait de ne pas naître, car vos plumes sont plantées de travers, vos pattes sont tortes et votre bec ressemble à une épine.

    Ce que les autres mouettes résumaient en criant toutes ensemble :

- Fi! fi ! fi ! le vilain oiseau!

            Et qu'en pensaient les mouets?

    Les mouets? Ah ! les mouets !... Eh bien, ils n'en savaient rien. Les mouettes leur avaient caché la naissance de l'exquise créature, de crainte qu'ils n'en fissent leur reine.

    Miawe -ainsi se nommait-elle -ne pouvait se rendre compte qu'on lui mentait, car l'Océan, à la surface toujours troublée, lui refusait son image. Elle se croyait donc d'une laideur repoussante.

    Lasse de s'entendre dénigrer, un jour que le vol des mouets et des mouettes remonta vers le nord de l'île, elle demeura seule sur l'immense plage de Vert-Bois, entre le sable qui dort et l'eau qui turbule.

    Dans le même temps, entre le champ qui reste et le nuage qui s'en va, était né un certain Corbillon d'une telle laideur que tous les corbeaux, son père y compris, en avaient honte. Cela se passait dans les parages du Grand-Gibou, au cœur de l'île d'Oléron.

    Le parâtre de l'infortuné Corbillon, ne pouvant le souffrir, ne cessait de lui répéter :

    -Mon fils, vous auriez mieux fait de rester dans votre oeuf, qui, lui, était joli. Votre plumage est mité, vos pattes sont cagneuses, votre croupion est biscornu et votre bec ressemble à un clou.

    Et, malheureusement, c'était vrai: laideur que les autres corbeaux résumaient en croassant tous ensemble :

    -Croâ ! croâ ! croâ !... Le vilain crapaud à plumes !

    De sorte que, las de s'entendre crier sa triste vérité, Corbillon, un jour, quitta le centre de l'île, où le nuage s'en va et le champ reste, et émigra sur la plage de Vert-Bois, entre l'eau qui turbule et le sable qui dort.

    Et là, dans ce désert, il rencontra Miawe, qui commençait à s'ennuyer d'être si seule.

    Corbillon trouva la petite mouette si belle qu'il hésita à se rapprocher d'elle, crainte d'en être moqué et méprisé; mais Miawe, pour qui ce laideron avait le prix d'une présence vivante, le charme d'une compagnie, se rapprocha aimablement de lui.

    -Pourquoi avez-vous quitté les corbeaux ? lui demanda-t-elle.

    -Parce que je suis laid! répondit Corbillon d'un air piteux.

    -Pas tant que cela, on a exagéré ! protesta Miawe (réponse qui donna au noiraud sa première étincelle de bonheur).

    Le pauvre réchauffé s'enhardit à questionner à son tour :

    -Et vous, pourquoi avez-vous quitté les mouettes ?

    -Parce que je suis laide, oh! là, là! on me l'a assez dit! répondit la jolie Miawe.

    -On vous a menti, et je vous le prouverai ! s'écria Corbillon.

    Ces compliments dorés firent deux amis des pauvres exilés; ils se plurent et, désormais, vécurent ensemble sur l'immense plage déserte qui devint comme leur royaume, arpentant le sable pour croquer des luisettes, prenant des bains de pattes aux franges d'écume roulantes, s'élançant pour voler aile à aile dans le vent du large et, la nuit, dormant l'un dans l'autre au creux des dunes parfumées d’œillets sauvages et saupoudrées d'étoiles.

    Et ils étaient parfaitement contents l'un de l'autre, comme si Corbillon avait été aussi beau que sa chère Miawe et Miawe aussi laide que son cher Corbillon. On s'arrête là?

 

 

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Non! non! La suite !

    Tant pis! Il aurait mieux valu s'arrêter; mais puisque vous voulez la suite, la voici.

    Leur bonheur n'était troublé que par une certaine rêverie triste qui, parfois, envahissait Miawe.

    Corbillon, la voyant s'assombrir et rester muette, lui demandait:

    -A quoi songez-vous, chère ?

            -Cher, je songe à ma laideur.

    -Enfantillage! Je vous assure que vous êtes très belle!

    -Vous me le dites, mais ce n'est qu'un compliment, et j'attends la preuve que vous m'avez promise.

    -Je finirai bien par tenir parole! s'écriait alors Corbillon.

    Et il cherchait le moyen de persuader sa tendre amie de sa beauté :

    - Voyez votre ombre délicate sur le sable ! disait-il.

    - Hé! vous plaisantez! C'est une caricature, cher Corbillon.

    - Voyez avec quel respect le vent peigne votre blanc plumage, au lieu qu'il me rebrousse comme un noir plumeau!

    - C'est qu'il me peigne de la main droite, et vous de la main gauche.

    - Tenez, mirez-vous dans cet éclat de bouteille qui luit sur le sable.

    - Vous vous moquez, mon doux ami, je n'y vois que le bout de mon bec.

    Et donc, désespéré, Corbillon devait attendre que Miawe, fatiguée d'être triste, redevînt naturellement gaie: ainsi recommençait leur bonheur d'être ensemble et de s'aimer.

    Sage eût été le vilain petit corbeau de s'en tenir à cette ombre, à ce vent, à ce morceau de verre. Faut-il vraiment que je vous conte la fin ?

    Oui! Oui !

    Tant pis, elle est triste !

    Un matin que la rosée nocturne lui avait rafraîchi les idées, Corbillon eut une inspiration qu'il jugea merveilleuse :

- Chère, dit-il à sa mie dès son réveil, venez ! venez vite! Je sais où vous prouver que vous êtes la plus belle des mouettes qui aient jamais survolé les plages d'Oléron.

    Et, s'enlevant sur ses ailes, Corbillon conduisit Miawe vers les marais salants, de l'autre côté de l'île.

    C'étaient, alignés sous le ciel, de grands carrés d'eau calme; et là, se penchant sur l'un de ces vastes miroirs immobiles, apercevant enfin son image parfaite, Miawe apprit ce que la surface troublée de l'Océan avait toujours refusé de lui dire: que, en vérité, jamais si belle mouette n'avait arpenté les sables, pris des bains de pattes et plané au-dessus des écumes de la mer.

    Voilà ce que lui apprit le grand miroir clair des marais salants.

    -Ma mère et mes tantes l'ont caché aux mouets, dit-elle. Cher Corbillon, je dois aller les détromper. Attendez-moi en notre royaume de Vert-Bois jusqu'à ce soir.

    Et elle s'envola, pour aller apprendre aux mouets, dans le nord de l'île, qu'elle n'était pas aussi laide qu'on le leur avait dit.

    Elle n'en revint jamais.

    Et le pauvre Corbillon n'eut plus, pour se consoler d'un si cruel abandon, qu'à chercher ses traces légères sur le sable fin de Vert-Bois : c'étaient comme de jolies étoiles, régulièrement alignées auprès des siennes, qui ne ressemblaient à rien; et, là où ils les avaient mêlées en piétinant, Corbillon disait en soupirant:

    -C'est ici, il m'en souvient, qu'elle croqua une luisette de la meilleure grâce du monde.

    Et, croâ ! croâ ! il pleurait dans le long bruissement des vagues.