Site de Léonce BOURLIAGUET

 

 

 

Père le Vent se charge de détacher lespierres de la Montagne et Mère l'Eau de les façonner. Chemin faisant, leurs aspérités s'usent et elles deviennent boule ovale ou ronde boule. Les vagues de la mer ont pour dernière mission de polir le galet

 

 

 

Une grosse pierre d'un beau miné­ral blanc tomba ainsi d'un pic pyré­néen dans une vallée, passa de la vallée dans la Garonne, de la Garonne dans la Gironde, de la Gironde dans l'Océan, et, bien roulée comme un œuf, alla s'échouer sur la plage de Domino en l'île d'Oléron. Père le Vent et Mère l'Eau étaient très fiers de ce qu'ils avaient su faire d'un bloc informe.

Un bassier1 de l'Ileau, qui ramassait des bigorneaux, découvrit ce galet sous un goémon, le trouva beau, l'em­porta chez lui et l'employa à caler la porte de sa petite maison.

 

 

Or, Père le Vent aimait à jouer au courant d'air dans ladite petite mai­son. Il ouvrait la porte, clic ! et refer­mait la fenêtre, clac ! Ou bien ouvrait la fenêtre, clac ! et refermait la porte, clic ! Tant pis pour les carreaux, quand le vent casse du verre, il ne le paie pas. Quand il sentit un empêche­ment à la porte, il regarda, vit le galet qui la calait, le reconnut et siffla :

Misérable bassier ! C'est là mon fils ! Rapporte-le à la plage ou je renverse ta maison !

Et, ma foi, il menait un train tel que les tuiles du toit commençaient à se faire leurs adieux.

Effrayé, le bassier se dépêcha de rapporter le beau galet blanc sur la plage de Domino ; et Père le Vent et Mère la Pluie et Tante la Mer s'appliquèrent à en réduire encore la taille afin qu'il ne pût plus jamais servir à caler une porte.

Lorsque, deux années après, le même bassier de l'Ileau retrouva le galet blanc, il était toujours d'un bel ovale, mais combien plus petit ! L'homme, ne le reconnaissant pas, le trouva à son goût et l'emporta chez lui en disant :

 — Toi, je ne te laisserai pas prendre aussi facilement que ton grand frère !

Et, comme on était en hiver, il en fit sa bouillotte : c'est-à-dire que chaque soir, l'ayant fait chauffer devant sa cheminée, il le mettait dans son lit.

Mais quand Père le Vent sut que son beau galet n'était plus où il le croyait, il revint tout droit à la petite maison de l’Ileau et, ne le voyant pas à caler la porte, se fit vent coulis, entra dans le logis, regarda, écouta, fureta, espionna et, sur le soir, vit son fils sortir du lit, faire un stage devant le feu et revenir dans le lit à sa place de bouillotte.

Alors, enflant les joues, le Vent siffla en ébranlant la charpente :

 — Misérable bassier ! C'est mon fils ! Rapporte-le à la plage ou je renverse ta maison !

 

Effrayé, le bassier se dépêcha de rapporter le beau galet sur la plage de Domino ; et Père le Vent et Mère la Pluie et Tonton l'Océan s'appliquèrent de nouveau à en réduire la taille afin qu'il ne pût plus jamais servir de bouillotte.

Lorsque, trois ans après, le même bassier retrouva le beau galet blanc en cherchant des pétoncles, il n'était plus que de la taille d'un poing d'enfant. L'homme ne le reconnut pas, mais le trouva si parfait, qu'il l'emporta et le glissa sous sa poule qui aussi bien se préparait à pondre et à couver.

-- Reste là, mon mignon, lui dit-il. Tu seras le nichet, le garde-nid, celui qui montre la place aux autres, sans quoi cette sotte poule pondrait dans mon sabot ou dans la pantoufle de ma femme.

Mais, quand Père le Vent sut que son beau galet n'était plus où il le croyait, il revint tout droit à la maison de l'Ileau et, ne le voyant pas à caler la porte, ne le trouvant plus dans le lit, il fouilla toute la maison, regarda sous les meubles, dans les coins, dans les recoins, partout... Rien ! Puis il passa dans l'étable, remua la paille sous la vache, regarda dans la barbe de la chèvre, obligea le cochon à changer de place, força le chien à ouvrir la bouche... Rien !... Rien ! Enfin, avisant une poule qui couvait, i. l'ébouriffa pour la faire lever... et ne vit que des œufs.

— Un, deux, trois... dix, onze, douze. Le compte est rond. La douzaine y est. Mon beau galet n'est pas chez ce bassier du diable. Allons voir ailleurs...

Et il le cherche encore dans l'île, faute d'avoir eu la patience d'attendre la fin de la couvée qui fut d'une douzaine borgne. Car, l'important, ce n'est pas de compter les oeufs, mais bien les poussins, et il n'y en eut que onze !

 

 

 

1 Bassier : pêcheur de coquillages et de crustacés qui va les chercher à pied à marée basse.