Site de Léonce BOURLIAGUET

 

L’évêque aux grelots

 

 

 

 

On appelait ainsi Monsieur de Périgueux. Ce sobriquet immortalisait son plus beau mouvement d’éloquence sacrée. Jadis, il s’était écrié en parlant de l’Iscariote1 « Ah ! si je l’eusse tenu, ce bélître, je l’aurais si fort secoué qu’on eût entendu tinter ses trente deniers comme un collier du destrier du Diable!» Cette image hardie colportée jusqu’aux franges du diocèse, il était devenu « notre pastour qui voulait se coudre les grelots de Judas pour en tirer de la musique. Plus rondement :  L’évêque aux grelots ».

C’était un homme vif et coléreux qui semblait écrire ses mandements2 avec une plume de coq et les parapher de son éperon. L’on s’était bien gardé de lui parler de son succès oratoire. Un vieux chanoine gâteux, le confondant en son caquet avec un de ses prédécesseurs, le mit un jour au fait entre un bégaiement et une goutte de roupie3 . Mons. De La Béraudière noircit et rougit à la fois, comme s’il était tombé sur ses joues l’ombre ardente du chapeau de cardinal qu’il rêvait... Puis, prenant son parti de cette risée avec son insolence de grand seigneur : « Soit ! mais je faucherai l’herbe sous les pieds des railleurs ! »

Et il fit attacher trente grelots de bronze au harnachement de sa mule qui était une bête encore jeune, frisque en ses mouvements et si tendre aux mouches que ce semblait simagrées de coquetterie.

De sorte qu’en 1626, quand il entreprit une tournée de visites pastorales dans les deux Périgords, il fut en tout lieu annoncé, quart d’heure avant d’être là, par un carillon qui semblait celui de sa cathédrale. Bien qu’un demi-siècle se soit écoulé depuis les dernières brutalités des guerres de religion, le prélat ne trouvait qu’églises en ruines, restées telles qu’après le passage des soudards de Duras ou de Coligny. Quatre murailles charbonneuses, drapées de lierre, barbues de mauvaises broussailles, devenues monastères d’oiseaux et de rats. Cloches emportées, fondues, égrenées en carillons de boulets. A l’intérieur, émergeant de monceaux de tuiles et de gravats recouverts par la ronce, la carcasse noire des charpentes. Aux portes défoncées et pourries, les derniers ais4 pendant aux ferrures rouillées, avec cet air d’accablement qu’ont les membres crucifiés. Celles qu’on n’avait pas tout à fait abandonnées abritaient leur tabernacle sous un toit de chaume. Les ornements sacerdotaux étaient des guenilles. Calices d’étain ou de bois. Mons. de La Béraudière entrait alors en de folles colères, fulgurait, tonnait, prophétisait la fin du monde pour le soir même, lacérait de ses belles mains aristocratiques les chasubles dérisoires, faisait enterrer, après les avoir rompus sous ses pieds, les vases sacrés, indignes de servir à la célébration des saints mystères. Puis il remontait sur sa mule et la tintinaillerie irritée des trente grelots de Judas s’apaisait peu à peu dans le lointain des bois truffiers.

Alors le malheureux desservant de la paroisse foudroyée osait sortir de sa cachette, plus pâle qu’une salade en cave conservée. Car sachant que cet effrayant orage épiscopal planait sur tout le Périgord, les curés disparaissaient à son approche. Mons. de La Béraudière ne trouvait que des presbytères désertés. « Où est votre pasteur?» «Il est allé cueillir des champignons, Monseigneur. »

C’est ce qu’aurait fait celui d’Ory s’il n’avait été si distrait. Son collègue de Ladornac lui avait « fait assavoir que les trente grelots seraient là probablement le lundy : garde-toi et grand bien te face ! » mais cela était devenu le mardi ou le mercredi dans le calepin de sa mémoire. De sorte que, lorsqu’il entendit la musique de la mule, trop tard ! Monseigneur était là !

Seul. Par là vers le hameau de Chaubrain, sa monture, qui ne confondait pas le plain-chant d’un frelon avec celui d’un moine, s’était emballée, avait pris par les garrigues et l’avait amené tout droit, tandis que sa suite épuisée allait lécher les auges bourbeuses de Nadaillac. Donc, Mons. de La Béraudière arrive à Ory par un beau matin d’octobre, cinq ou six maisons brûlées, vides, mortes depuis bien des années, n’y voit qu’une chaumine avec une haleine bleue de fumée, de vie, et, lisant son bréviaire sur le seuil de la cassine, ou rêvant, ou dormant, Authiat, desservant de la paroisse.

« Oh bien ! j’en prends un ! Bonjour curé ! Où suis-je ?

Le pauvre surpris, ayant dévotement baisé l’améthyste d’une bouche en rosace, la remit en losange pour répondre :

- Sur la paroisse d’Ory, Monseigneur !

- Ory ?… Ory ? Il doit y avoir de l’or par ici ?

- Monseigneur, répliqua naïvement le desservant, s’il y en avait, est-ce moi qui y serais?

- J’en tiens ! pensa l’évêque aux trente grelots. Puis, se retournant d’un bloc sur sa mule : Et c’est là ton église ?

- Oui, Monseigneur !

- Point de toit !

- Monluc l’a brûlé !

- Point de porte et l’herbe y pousse !

- Hélas ! Sa Grandeur sait-elle que je n’ai, répandus en six hameaux, que cinquante-deux paroissiens ?

- Tu veux dire des lapins sauvages ?

- Non, Monseigneur ! Cinquante-deux paroissiens faits à l’image de Dieu, trop peu de pieds pour fouler l’herbe qui offusque la vue de sa Grandeur…

- Cinquante-trois, dit l’évêque – le curé écarquilla les yeux – cinquante-trois avec celui-là ! »

Et Mons. de La Béraudière, d’un index sévère, montra le noyer.

Le bel arbre était né d’une noix roulée par un rat. Au beau milieu de l’église brûlée. Il avait librement poussé entre les quatre murs noircis, dans les décombres. Quand les fidèles étaient enfin revenus pour déblayer les ruines, c’était déjà un noyer si vigoureusement adolescent qu’ils n’avaient pas eu le cœur de le couper : « Dieu l’a planté, laissons-le lui ! » Et c’était devenu un athlète ouvrant cinq grosses branches comme pour une quintuple bénédiction, un dominus vobiscum vert qui recouvrait toute la nef et distribuait en automne de rondes et lourdes hosties sur les têtes des paroissiens groupés devant l’autel, autour de son tronc. Au fracas de la noix tombant en froissant les feuilles, le curé Authiat ne pouvait se garder d’un coup d’œil furtif sur l’assistance. Alors un fidèle de dire à mi-voix :

«  C’est moi qui l’ait ! je vous la garde, monsieur le curé !»

Et le desservant, rasséréné, se replongeait en sa sainte concentration d’âme. Hé ! l’apport de son noyer était le plus clair de son revenu pastoral : quinze fagots de ramille, des feuilles pour la tisane, de l’huile pour la lampe du chœur, un toit pour l’église et... mais n’allons pas plus vite que les violons !

« J’entends qu’il soit coupé ! s’écria l’évêque, passant sans transition du badinage hautain à l’irritation vulgaire. Un arbre dans une église ! Cela résume tout ce que j’ai vu ailleurs. Quel diocèse vous m’avez confié, Seigneur !... As-tu des gens sous la main ?

- J’ai deux hommes qui labourent mon lopin.

- Loin d’ici ?

- Derrière le presbytère.

- Appelle-les. Qu’ils s’y mettent tout de suite. Je n’irai pas plus outre avant que ce scandale n’ait cessé ! »

Le pauvre curé, huchant en paumes dans l’écho des murs du hameau mort, fit un  « ÔÔÔÔ ! » si magnifiquement creux que Mons. de La Béraudière ne put s’empêcher de lui dire :

- « Ah ! quel bon peilharo tu ferais dans les rues de Périgueux !»

Les deux hommes parurent, s’intimidèrent, tombèrent à genoux. Du haut de sa mule, Mons. de La Béraudière leur présenta brièvement son anneau pastoral qu’ils baisèrent de loin, comme s’il se fut agit du soleil.

« Prenez mes deux haches dans la resserre, leur dit le curé Authiat, et mettez-vous tout de suite à couper le noyer qui est dans l’église : c’est la volonté de Monseigneur ! »

Les manants, le menton pendant, hésitaient à comprendre.

« Allez ! » trancha l’évêque en mettant pied à terre. Ils obéirent d’un air morne.

« Bien ! maintenant, je voudrais dîner !

- Que Sa Grandeur se donne la peine d’entrer au presbytère, dit le desservant en attachant la mule à l’anneau du mur. Je serai trop honoré qu’Elle daigne accepter l’humble repas que j’allais prendre... »

L’évêque aux grelots n’a pas conté comment les choses se passèrent par la suite dans le « Carnet de visites pastorales» qu’il tint du 7 février au 9 octobre 1626, mais on en a gardé le souvenir dans la garrigue.

Le curé Authiat retira le banc de bois et fit asseoir Monseigneur sur la seule escabelle qu’il possédât, le dos au feu où crépitait la résine d’un fagot de genévrier. Sa vieille gouvernante se nommait La Gaillaude. Elle avait entendu tout ce qui s’était dit devant la porte, et vous allez voir de quel bois cette diablesse-là se chauffait.

Elle baisa l’anneau pastoral avec une envie de le mordre, puis étendit un torchon propre devant Mons. de La Béraudière en guise de nappe. Pour la vaisselle, le prélat dut se contenter d’étain, mais il eût accepté de la faïence grossière ou du hêtre, tant il était velu de faim. Le curé se tint debout, derrière son épaule pour lui présenter les mets.

Ce fut premièrement une soupe aux choux qui sentait bon, mais Mons. de La Béraudière en cracha la première cuillerée :

« Peste ! peste ! Que me sers-tu là, curé ? C’est un potage d’épingles ! »

Le curé Authiat se pencha sur l’assiette épiscopale :

«  Ah ! Monseigneur, je vois ce que c’est !... quelques feuilles de genévrier que ma gouvernante a laissé tomber dans la marmite en rechargeant le feu ! »

«  Le genèbre, ça ne tue pas ! » murmura La Gaillaude.

« Paix, femme ! dit l’évêque, en repoussant son assiette avec humeur. Voyons la suite de vos œuvres ! »

La suite était une omelette au lard : les œufs, pas frais; le lard, rance. Le pain : chanci. Sa Grandeur s’écria en bousculant son couvert :

« Allons ! sauf grand miracle je ne dînerai pas d’aujourd’hui! Cette omelette est une honte pour le Périgord !»

Et il se dépêcha de boire pour se rincer la bouche.

« Ventre jaune ! ce vin ferait danser une chèvre. Il me semble que tu me fais boire avec une éponge tendue au bout d’un roseau. Qu’as-tu d’autre à offrir à ce qui me reste de patience ? »

Le curé qui se savait du lard rose, du pain frais, de bon vin vieux, n’entrevoyant pas la manœuvre diabolique de La Gaillaude, restait stupéfait.

« De la laitue, Monseigneur ! » dit le pauvre prêtre Authiat en formulant in petto cette oraison jaculatoire :

« Seigneur, faites que se produise le miracle attendu par Monseigneur et que ma table lui paraisse soudain plus somptueuse que celle de Salomon ! » Et il avança le saladier. De dehors commença d’arriver le bruit sourd des haches attaquant à sa base l’arbre de l’église.

L’évêque flaira la laitue. Les traits de sa face rogue, que fronçait la déconvenue, se détendirent un peu, il y goûta du bout des lèvres, puis des dents, puis de la langue, puis de la gorge : tout le saladier y passa. Le desservant rencontrant enfin le regard de La Gaillaude, comprit à temps, pour effectuer une adroite substitution de miche sur la table et verser une rasade d’un autre vin qui avait eu le temps de vieillarder un peu.

« Diantre ! dit Mons. de La Béraudière, voilà qui me requinque! Cette salade est de roi ! Elle fait trouver le vin bon et le pain tendre ! D’où tiens-tu ton huile, curé ?

- De ces noix, Monseigneur, de ces noix ramassées ce matin et qui seront votre dessert. »

Les deux croquants travaillaient ferme dans l’église; il en arrivait une batterie ininterrompue. Devant la porte, broyant son avoine, la mule, que tracassaient les mouches, faisait frissonner ses grelots. Le curé poussa l’assiette du dessert devant le dîneur.

L’évêque craqua une noix, la croqua, puis deux, puis dix, et ma foi, en broya à belles et bonnes dents trois douzaines avec bouchées de pain frais et grands coups de gobelet, aussi fièrement qu’au moulin d’un moine. Son améthyste, navette mystique, allait sans arrêt sur le métier de son assiette à sa bouche.

N’ayant jamais tâté de la noix que morte et desséchée, il enchantait son appétit de ce fruit dévoré vivant, dans toute la saveur de sa jeune sève. Une rougeur allègre ravivait la couperose de ses joues. Il mastiquait en silence, méditant.

Enfin :

« Et ces noix inouïes, ces truffes d’écureuil, d’où te tombent-elles ?

- Ah ! Monseigneur, s’écria le curé Authiat à genoux, c’est mon cinquante-troisième paroissien... mon beau noyer qui me les donne!... mais il ne m’en donnera plus puisqu’on le coupe à cette heure. Et comment alimenterai-je la sainte lampe ? Comment ferai-je dîner Sa Grandeur quand elle reviendra à Ory ? »

Et à genoux elle-aussi, La Gaillaude fit un chevrotement d’attendrissement lugubre.

L’évêque leva les sourcils très haut, en ogives, fit craquer la dernière noix sous le manche de son couteau et dit en l’épluchant :

« Curé, nous allions faire une bêtise. Ce noyer, n’est-ce pas Dieu qui l’a voulu en cette église ?

- Si fait, Monseigneur ! c’est ce que disent les gens du pays !

- Les simples entrevoient parfois, par étourderie, ce que les doctes découvrent ensuite par méditation... Je le confirme. Allons faire cesser ce fracas. Peste ! Comme ils y vont ! Ces vilains auront gâté le plus beau noyer de mon diocèse ! »

Et, il se leva, hésita un peu sur ses jambes, alla à l’église avec le curé, y trouva le noyer intact, sans une entamure !

«  Ce bruit, qu’était-ce donc, curé ?

- Monseigneur, dit le curé, encore inquiet, voyez ! ils remmanchaient les haches avant de se mettre au travail pour exécuter la volonté de Sa Grandeur.

- Ca, ma mule ! commanda Mons. de La Béraudière tout sec, mais souriant; et il se mit en selle en disant : Ceux-là sont de vrais paysans périgourdins ! »

 

 

Le Berceau Périgourdin

 

 

1 Pour les chrétiensJudas Iscariote est l'un des douze apôtres de Jésus de Nazareth. Selon les évangiles canoniques, Judas a facilité l'arrestation de Jésus par les grands prêtres deJérusalem, qui le menèrent ensuite devant Ponce Pilate. (wikipedia)

 

2 Écrit qu'un évêque fait publier dans l'étendue de son diocèse et par lequel il donne aux fidèles des instructions ou des ordres relatifs à la religion. "Mandement de l'archevêque de Paris, de l'évêque de Meaux."  (dictionnaire de l’académie Française)

3 Roupie : goutte qui pend au nez.

4 Ais : planches