Site de Léonce BOURLIAGUET

 

La petite châtaigne

 

 

 

 

Ceci se passa sur un châtaignier, au creux d’une bogue hérissée de piquants.

Trois jolies châtaignes s’y formèrent, collées l’une contre l’autre, et se gonflèrent peu à peu de la bonne sève de l’arbre.

Malheureusement, la châtaigne qui se tenait entre les deux autres se trouva bientôt si serrée dans ce berceau étroit, qu’elle resta tout aplatie.

Les deux belles châtaignes, rondes, dodues, luisantes, se mirent à mépriser leur sœur plate et lui dirent toutes les fois qu’elles ne trouvaient pas d’autres sujets de conversation :

─ Quel avorton tu fais, petite sœur ! C’est une honte pour la famille ! Laideron, tu ne donneras jamais rien de bon !

─ J’essaierai pourtant ! répondit la pauvrette avec un soupir.

Au bout de quelque temps, la bogue tomba sur le sol, éclata; et les trois châtaignes roulèrent dans la bruyère à la recherche d’une situation.

Un rat vint, choisit en connaisseur une des plus belles, la poussa comme un tonnelet jusqu’à son trou et se mit à la creuser de ses dents blanches.

─ Ahi ! Ahi ! criait l’infortunée. Que veux-tu faire de moi ? un dé à coudre ? un encrier ? une tabatière ?

─ Pas si ambitieux. Je veux faire de toi mon souper, dit le rat, la bouche pleine.

 

 

 

 

La seconde belle châtaigne fut ramassée par Toutou, qui la porta à Mademoiselle pour la prochaine leçon de choses.

Mademoiselle, afin de la mieux montrer à ses élèves, se mit à la dépecer de son canif.

─ Voyez ce gentil plumeau... Voyez cette peau souple comme du cuir à gants... Voyez cette chair si ferme et si blanche... Voyez ceci... Voyez cela...

─ Ahi ! Ahi ! Je ne suis pas si compliquée que cela ! criait la pauvre châtaigne.

Au bout de cinq minutes, il n’y avait plus que des petits morceaux, et les enfants ne savaient s’il s’était agi d’une châtaigne, d’une nèfle, ou d’une banane.

Quant au laideron, personne ne se donna la peine de la ramasser. Les râteaux des gens qui assemblaient la feuille sèche la poussèrent jusqu’à une petite clairière, dans un terrain tout neuf.

Là, elle se gorgea d’eau de pluie, se chauffa le dos au soleil, devint à son tour ventrue, son germe se mit à vivre, fit craquer son écorce, et naquit enfin en un superbe petit châtaignier.

Laissons-le croître; nous reviendrons le voir quand il aura cent ans.

 

 

Contes pour Toutou et Bizou