Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le moulin du lac

 

 

 

 

 

Le moulin du Lac était assis au bord de la Viviane, là où un grand îlot la partage en deux bras. Il tendait sa digue sur le plus large ; l’eau, ainsi captée en une forte écluse, ne pouvait aller plus loin sans s’être un instant plié au labeur qu’on attendait d’elle. Ah ! c’est une vaillante l’eau ! Mais c’est aussi une folle de sa liberté, elle aime courir, rêver, comme son frère le Vent, et il n’est que les meuniers et les marins pour savoir les prendre l’un et l’autre par l’attrait d’un jouet, une planche, une roue, une aile, et les laisser courre ailleurs, partout et nulle part.

Au-delà de l’îlot, passait le bras mort qui, asséché en été, devenait alors une sorte de chemin de sable et de cailloux. En réalité, la Viviane travaillait à le boucher, et à relier ferme l’îlot à la grande plaine de labours et de prairies qui s’étalait sur la rive droite. Maintenant, il vous faut planter ses bords de longs peupliers et de hauts chênes poussés si serrés qu’ils étaient étirés et sveltes, certains penchés par l’affouillement des berges, avec des airs d’immenses rames prêtes à battre l’eau. Vaine image ! point de batellerie sur la Viviane ! Rien que des bachots minuscules qu’utilisaient les pêcheurs de chevesnes, et des espèces de lourds pétrins flottants dont se servaient les meuniers pour jeter l’épervier dans les profonds(…)

Le moulin du Lac se trouvait le premier en amont, là où la rivière sort des gorges étroites du limousin et entre en Périgord par la large et riante vallée des Sept-Molles. Cela rendait mon père maître de l’eau. « Sept-Molles » vient de ce qu’il y avait en aval six autres moulins qui, pour battre, devaient tenir compte de sa volonté, selon qu’il retenait ou lâchait son écluse : d’où une sourde hostilité (….)

Maintenant, entrons au moulin. C’est une bâtisse carrée, à demi-assise dans la rivière qu’elle boit d’une grande bouche que barre une grille de fer : là-dessus un vieux toit de tuiles plates, devenues brunes, sous lesquelles les poutres ont travaillé, et qui paraît ondulé, froissé, fripé, comme le chapeau des gens coléreux qui, souvent, le pétrissent et le jettent par terre.

Tout le rez-de-chaussée est moulin, moulin d’un modèle antique, mécanisme d’une simplicité robuste et primitive. Cette grande roue couchée sur le plancher a soixante-douze dents qui font tourner, sous la cage aux meules, une lanterne de douze fuseaux de fer qui, par son arbre, imprime la rotation ainsi reçue à la meule supérieure, couchée sur l’autre horizontalement. Et cette grande roue plate reçoit elle-même sa force, par le moyen de son arbre, d’une seconde lanterne de dix-huit fuseaux sur lesquels mordent directement des dents, ou aluchons, de la grande roue à aubes que meut l’eau de la Viviane : mais ces engrenages-là sont sous le plancher, que l’on sent creux, avec une profondeur et une fraîcheur d’eau noire… Comment expliquer cela plus clairement ? C’est trois fois le mouvement horizontal devenant vertical et trois fois le mouvement vertical redevenant horizontal. (…)

Une poussière frumentaire recouvre tout, incruste le bois, empreint le fer d’une fausse rouille, imprègne les toiles d’araignées à les rendre nourrissantes comme des crêpes, épaissit l’air d’un encens sec qui donne soif, peint en gris le meunier (…)

Et maintenant, ouvrons la vanne, lançon la meule : bruissement de déluge, ébranlement, il semble que toute la maison va s’effondrer, partir et dériver au fil de l’eau,… les lourdes pierres rondes commencent leur course de plus en plus rapide,…. Puis tout ce fracas s’ordonne, se cadence, devient régulier, l’oreille s’y habitue, une espèce de silence second s’installe dans la monotonie. (….)

Cela vous donne une espèce de mélopée sourde et prenante, monotone comme un chant d’église : et c’est en vérité la messe du blé de Dieu et du pain des hommes : qui a été meunier, comme un prêtre, en est marqué pour la vie.

 

La maison qui chante