Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Les moulins de ce beau temps-là

 

 

Un moulin consistait en un barrage de grosses pierres forçant le ruisseau à s’arrêter, à se gonfler, à prendre du muscle, puis, une pelle levée, à passer sur une roue pour la faire tourner.

Alors, mes amis, cette eau prisonnière, cette eau qui s’ennuyait, cette eau soudainement libérée, bondissait de joie, blanchissait, écumait, frappait les ailerons de la roue… et toute la noire bâtisse se mettait à tictaquer, à ronfler, à frémir de la base au faîte.

Ces petits moulins de schiste sombre, à la toiture gondolée et moussue, montraient une mine plutôt rébarbative. Lorsque le meunier paraissait à son fenestron, il semblait le diable blanc d’un enfer noir : il avait, ainsi que sa meunière, le masque méfiant de la solitude.

Pourtant, dans ces ravins étroits, gorgés d’herbe et d’arbres, éclatants de fraîche chlorophylle ou brasillants de chaleur quand le soleil surplombait, après une longue marche par rocs, broussailles, bois, fondrières et serpents, qu’il était donc agréable d’apercevoir un vilain petit moulin clabaud, brusquement révélé au bout d’un méandre ! Son filet de fumée bleuâtre montant dans la cheminée, son jardinet aux lourdes grappes de haricots frais, son armée de poules, ses escadres d’oies et de canards, sa chèvre bêlant suspendue quelque part sur le ravin, tout promettait un repas rustique et savoureux, promptement troussé sur un feu de bourrée.

Rares les meuniers qui n’étaient pas en même temps un peu aubergistes, hôteliers non déclarés, cuisiniers d’occasion et de charité : un refus eût condamné les pêcheurs à mourir de faim, tellement on était loin de partout. Ces repas improvisés, pris avec quelques amis dans une cuisine rustique, laissaient un souvenir impérissable. (…)

Après quoi, pêcheurs rassasiés, une belle chaleur en tête, nous prenions le temps de visiter le moulin : ses entrailles sombres et enfarinées, ses meules antiques, maintenant au rebut ; son angle de mur où étaient marquée par des encoches la hauteur des crues de trois ou quatre siècles ; sa digue où l’eau impatiente débordait, blanchissante et, ainsi parée de tulle et de mousseline, semblait faire sa première communion ; enfin son écluse dormante, noire, profonde, entre deux ligne d’arbres penchés, chênes, saules, aunes, peupliers, épandant une ombre niellée de soleil où des passages de mouches allumaient de brèves petites étoiles tandis qu’au dessous des cocardes d’eau frémissantes marquaient l’engloutissement de quelque insecte par un poisson.

Certains moulins ne vivaient que d’un étang éternellement assoupi dans sa coupe d’argile, de roseaux, de prés et de bois. Une fois tous les trois ou quatre ans, on le pêchait en le vidant jusqu’à la vase. Alors, leur solitude s’animait des populations d’alentour, accourues pour assister au spectacle et acheter du poisson. Grouillant dans une dernière eau et dans des fanges profondes, carpes, tanches, perches, brochets et anguilles étaient ramenés au râteau par d’intrépides pataugeurs, jetés dans des paniers, portés aux viviers d’eau claire creusés dans la glaise d’un pré, et vendus séance tenante.

C’était dans une grande odeur d’algues et de vase, sous un soleil torride, une fête populaire, un Mardi gras à rebours, une journée heureuse pour tous, sauf, bien entendu, pour la pauvre écaille.

Je n’ai jusqu’ici parlé que des petits moulins solitaires, les plus pathétiques de tous. 

Mais il y avait des ruisseaux, en des régions plus douces, qui portaient les moulins pressés comme grains de chapelet, avec des spécialités de meule pour le blé, l’orge, le seigle, le maïs, la moutarde, la noix.

Certains – les gueux ! – s’étaient faits ségalards et ce furent les premières scieries…

Tous ne sont plus maintenant que des ruines : les grosses minoteries ont dévoré les aimables petits moulins.

 

 

Ce beau temps-là