Site de Léonce BOURLIAGUET

 

          A Ostie

          18 de mars.

 

       Mons. de Montaigne m'emmena au marché des poissons qui est dans une rue longue, étroite, toute pendillante de draps et de nippes aux fenêtres, et où de larges dalles de marbre blanc, couchées devant les boutiques, servent d'étal peut-être depuis l'Antiquité: de sorte que le sang éparpillé sur ce marbre en réseaux roses, rouges, noirs et violets, fait sembler les espadons, les dorades, les anguilles marines encore couchés sur les filets qui les ont pris. La fraîchume vous pince au nez; on glisse sur les pavés usés, où l'on se loge le bout du soulier dans des mâchoires de gros poissons jetées aux chiens. -"Ces antres de l'écaille datent de Rome, me dit Mons. de Montaigne, et Caton, les trente as de sa provision quotidienne en poche, est peut-être venu ici acheter une petite sardine pour son dîner." Il s'intéressa longuement aux soles, truites, barbeaux, dorades et brochets, les comparant à ce qui se vend à Bordeaux, et aussi pour le prix: il en était très bien informé. Ce n'est pas la première fois que je rencontre qu'avec son air de ne pas regarder aux choses du ménage, il ne les perd pourtant pas de vue; et Madame de la Chassaigne a certainement dû faire la même remarque: ce sont les papillotes de sa philosophie. Cet homme inépuisable et surprenant ès choses savantes, pratiques et enfantines mystérieusement mêlées en sa noix cervicale, me fit observer que les marchands de chair d'eau, ici comme en France, arrachaient la tête à la baudroie, afin que les femmes gravides n'en fussent pas imprimées; ajoutant que c'était malheureusement, à ce qui se voit dans les quatre pas, une sage mesure prise toujours trop tard. Autour de nous bruissait le caquet des marchandes, qui est de l'italien ronflant et verdoyant. J'y appris de fort beaux jurons, dont certains paraissent chantés: Dieu lui-même en doit sourire.