Site de Léonce BOURLIAGUET

 

          Ecrivains

 

       J'ai ouï dire hier à Mons. de Montaigne par quels procédés certains écrivains de Rome s'imposent au public. Il en est qui ont écrit vingt volumes sans que personne s'en avise, d'autres qui se sont vidés d'élixir en quelques feuillets: mais tous égaux par une soif dévorante de renommée. Ils voudraient occuper tous les esprits, emplir toutes les conversations, être présents à table, au lit, distraire le confesseur en son confessionnal et la maquerelle en son bordel, être non le nombril du monde, à quoi on ne pense pas assez, mais le vagin, à quoi on pense toujours. Il en est un qui, pour ce obtenir, court toute la journée pour inscrire son nom à la craie sur les murs, il se nomme Vasco di Peperetico et met ainsi son portrait en graffiti avec des louanges, certes, mais aussi avec des injures dont il attend autant sinon plus de considération. Il en est un autre qui, lui, trotte de nuit en criant dans les rues désertes et les sonoreux carrefours: "Zignone! Zignone!" qui est le sien nom. Mons. de Montaigne en cita un troisième qui traîne, en se promenant, un paquet de harengs sur le pavé par le moyen d'une longue ficelle, ameute les chiens, intrigue les enfants et se fournit ainsi d'une bruyante escorte. Les gens se demandent qui est ce fou. « Comment! vous ne le connaissez pas? C'est l'Illiace, qui écrit d'estomirantes histoires. » On est aussitôt saisi de la démangeaison de les lire, on court les acheter, l'Illiace est célèbre. Mais il lui est advenu de recevoir des pluies de fruits pourris de la main de ses lecteurs détrompés... Et là-dessus Mons. de Montaigne de rire doucement d'un air de malice contente et de modestie dûment consolée.