Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le scieur de long

 

 

J’en ai connu un qui s’appelait Fulminard.

La nature l’avait fait au moule du métier : une petite tête reliée par une nuque puissante à un corps tout en membres. Deux grands bras, deux grandes jambes, des ailes de moulin à vent.  Ce qu’on appelle un escogriffe.

Si Napoléon-courtes-pattes avait voulu se faire scieur de long, on l’aurait refusé: tous ceux qu’il a fait tuer le regretteront.

Costume de Fulminard : béret – moustache gauloise – veste et pantalons de velours à grosses côtes, bouffants et retenus par une ceinture rouge.

Ah ! Cette «taillole » de flanelle ! Large comme une rigole des prés et longue comme un ruisseau ! Chaque matin sa femme devait la tenir à un bout pour lui permettre de s’y enrouler, de s’y bander ferme en tournant comme une toupie, disons: de s’y saucissonner. Ainsi fagoté, planté bien droit, progressant à pas réguliers et nobles de héron, Fulminard semblait figurer une procession à lui seul. Je le vis défiler dans une rue un jour qu’il la perdait sans le savoir, sa taillole; cette traînée pourpre sur ses talons lui donnait l’air glorieux d’un héros marchant dans le sang de ses ennemis.

La dite ceinture lui servait de bretelles mais son rôle principal était de lui assurer de la solidité dans les reins. Il en avait besoin, car le voici juché sur la « chèvre » et prêt à commencer le travail d’une journée de douze heures… Douze heures ! On n’y regardait pas de si près en ce Beau Temps –là !

La chèvre est un ancien tronc d’arbre équarri, soulevé à un bout par deux pattes de bois largement écartées ; sur la chèvre, un autre tronc d’arbre est couché, celui-là fraîchement coupé, saignant de toute sa sèvre encore verte, vivant encore, et les chaînes qui l’assurent lui donnent  l’air de ce qu’il est vraiment : un condamné à mort ligoté pour l’exécution.

Fulminard se déchausse, monte pieds nus sur ce patient, s’avance jusqu’au bout de l’édifice avec des balancements de danseur de corde, empoigne la scie que lui présente son compagnon, autre escogriffe resté sur le sol.

Cette scie est tendue entre deux montants par des cordes : cela ressemble à une grande harpe : zig bémol et zag dièse.

Le rôle de Fulminard est de la tirer en montant, celui de Joséphin de la tirer en descendant, avec une précision et une entente parfaite dans les mouvements. La sciure du pauvre arbre coule sans arrêt en fine pluie ; mais les deux hommes ont eu le soin de mettre à distance le litre de vin rouge et le gobelet où, de temps à autre, ils boivent fraternellement.

Il fallait être de jonc et d’acier pour ne point succomber un tel travail.

Les scieurs d’alors étaient les hommes les plus souples et les plus vigoureux de leur temps. Ces grands dépendeurs d’andouilles (bien méritées) constituaient de redoutables querelleurs d’auberge : ils ne tuaient pas toujours leur adversaire, mais la lampe suspendue au plafond y passait au premier moulinet.