Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le potier

 

 

Rien de plus simple que le tour du potier. Deux lunes horizontales, la plus grande mue par une pédale ou poussée du pied et entraînant l’autre, plus petite, destiné à recevoir le bloc d’argile auquel il s’agissait d’imprimer un mouvement de toupie; le tout dans un renfoncement de mur, éclairé par une petite fenêtre voilée de toiles d’araignée.

En ce lieu sans plafond, directement sous la charpente, régnait un apparent désordre de pièces molles, de pièces à demi-cuites et de pièces achevées. Toutes les formes : le pot, la buire1 , la coupe, le plat, la tasse ; certaines d’allure locale, gothiques et burlesques, d’autres ayant des airs nobles d’amphores ou de canthares2. Trois mille ans d’inspiration plastique honoraient l’atelier du plus humble potier paysan.

Et dans un coin, derrière les étagères, sur le sol battu, un amas de pièces manquées à la cuisson ou au tour. Le destin de celles-là ne comportait plus aucune surprise : à pot rompu on ne peut plus mal faire !

Les jours de cuisson, le four empanachait le pays d’une fumée de volcan.

Il fallait bien se garder de mettre le potier sur ses théories : il vous cassait la tête avec sa carrière, ses sables, ses oxydes, ses vernis, ses colles, son feu et tant de degrés de chaleur, dans les neuf cents : un vrai cours de géologie, de chimie et de physique…

Il valait mieux demander à cet homme jaune, soyeux de la glaise sèche qui lui imprégnait la peau, de fabriquer un pot devant vous.

Alors, vous assistiez à un spectacle pathétique qui ressemblait au premier moment de la création. L’argile inerte et molle sur le tour tout à coup s’animait, devenait vivante, s’élançait, montait,  prenait forme, cherchait des ailes. Vous aviez dit : un pot. Cela allait donc devenir un pot. Mais il vous semblait que si vous aviez OSE dire autre chose, ç’aurait pu être aussi bien cette autre chose… À quoi ou à qui il n’aurait plus manqué qu’une étincelle pour vivre…

 

 

1 Une buire : aiguière bue, cruche

2 Un canthare : vase à boire composé de deux anses plus hautes que le rebord