Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le forgeron

 

 

Il y avait alors une forge dans tous les villages, espèces de caverne où le velours rouge du feu sortait du velours noir de la houille, vivifié par l’haleine d’un puissant soufflet suspendu, mû à la chaînette, et aussi – chose qui me stupéfiait – par des aspersions d’eau qui excitaient la flamme au lieu de l’abattre. Le forgeron-maréchal-ferrant portait le bouclier d’un tablier de cuir contre les étincelles : c’était un homme robuste, cuit, incrusté de charbon et de fer ; l’opposé du tailleur d’habits, silencieux et secret, en ceci qu’il ne pouvait faire le moindre travail sans qu’on le sût : son enclume, son soufflet, sa cheminée en informaient le pays à la ronde.

Venaient lui demander un tranchant plus efficace tous les fers agricoles de la paroisse. Il rajeunissait les pics, les pioches, le soc des charrues en les chauffant, battant et retrempant, de sorte qu’après une façon de sa main, labourer devenait un plaisir…

Le plus beau était lorsque le forgeron et ses aides s’y mettaient à trois pour battre en cadence une grosse pièce de fer. Les lourds marteaux tournaient comme des roues de moulins ; les coups se suivaient sans interruption ; l’éclatement des étincelles rutilait en soleil ; le cri de l’enclume n’était qu’un rugissement, et je ne sais rien d’aussi pathétique, si ce n’est le feulement terrible de la pièce rougie, brusquement plongée dans l’eau. Tout le village tremblait à cette ronde de Vulcain.

La forge rappelait aussi son existence par de puissants effluves.

Quand notre homme ferrait un cheval ou un bœuf – celui-là garrotté dans les poutres d’une cage nommée « travail » - une terrible puanteur de corne brûlée envahissait le village, couvrant les odeurs de garbure ou de soupe à l’oignon qui sortaient aimablement des cuisines. Ce n’était pas alors le moment de consulter la girouette du clocher : faute de pouvoir se boucher le nez comme tout le monde, elle se détournait, marquant ainsi une fausse direction.

Puis on fabriqua de petites forges portatives, chacun se mit à raccoutrer ses outils à la ferme même, de sa propre main : premier coup porté au noir artisan. Ensuite l’automobile raréfia les chevaux, le tracteur fit disparaître les bœufs de labour. La forge devint inutile… Pour ne pas mourir de faim, le forgeron se fit garagiste. Il cessa d’être musicien et les pétarades des moteurs remplacèrent les chants clairs de son enclume.

 

 

Ce beau temps-là