Site de Léonce BOURLIAGUET

L’allumeur de réverbères

 

J’étais très fier que ma ville possédât une usine à gaz ; et le fait qu’un réverbère fût scellé à la maison de mon père me semblait une marque de distinction.

C’était une cage de verre où brillait un papillon, par la suite remplacé par un bec Auer. Et voyez surgir ici un personnage pittoresque depuis longtemps disparu : L’ALLUMEUR DE REVERBERES.

Imaginez un grand homme maigre porteur d’une longue perche à feu, qui devait chaque soir, allumer les quarante réverbères de ma ville. Dans le soir tombant que tissaient les chauves-souris et où les maisons ouvraient les unes après les autres leurs yeux jaunes, il suivait les rues et les ruelles, s’arrêtait devant les hautes cages de verre, poussait en tâtonnant une clé et enflammait le gaz en un large papillon. Les tente-six premiers réverbères, c’était un métier comme les autres, ennuyeux et fatiguant : il fallait lever les bras, la perche était lourde, la clé introuvable, et ce n’était qu’après bien des efforts que la flamme huileuse jaillissait… Mais les quatre dernières lampes, ah les quatre dernières rôtissoires à moustiques, ah ! ah ! les quatre derniers réverbères de la dernière petite rue, là où la ville se fondait en son jus de jardins, tout se transfigurait : l’allumeur devenait l’homme du plus beau métier du monde, et il brandissait sa perche comme le printemps la sienne quand il allume au bout de leur tige les grands tournesols.

 

 

Ce beau temps-là