Site de Léonce BOURLIAGUET

M. le Médecin-inspecteur

 

 

« Il suffisait que M. le Médecin-inspecteur vînt à l’école pour que la moitié des écoliers rebroussât chemin en voyant sa voiture dépasser leur colonne le long de la rue des Epinettes.

On ne l’aimait pas ! Les enfants ont, comme les animaux, un flair spécial, subtil et sûr, qui leur permet de reconnaître à prime vue les sales types. C’en était un. Grand, rougeaud, mauvais poil, yeux globuleux, estomac en étrave de péniche, mains d’étrangleur, voix toujours altière et furibonde, il eût fallu pour le caricaturer consentir à le crayonner en beau. Les instituteurs qu’il accablait de notes interminables, d’ordres impératifs, vouaient à tous les diables cette invention du maire de Saint-Valer, homme de progrès ; et M. Latruffe, directeur, prétendait reconnaître son approche aux paniques du baromètre. C’est pourquoi, des caravanes enfantines qu’il dépassait dans la rue, seuls, les héros, telle l’armée de Gédéon1 continuaient de piétiner vers l’école.

Il enfilait une grande blouse blanche, mettait une toque et sortait d’une valise de cuir toutes sortes d’instruments redoutables dont le plus curieux était une sorte de clarinette qui lui servait à écouter le dos des gens.

Ce matin-là, dans la classe enfantine, après avoir réfléchi un instant de l’air d’un homme qui médite une purge, il ne fit déshabiller personne et cria :

- Les garçons peuvent rester !

Il se contenta, étant pressé, d’examiner quelques élèves : la malchance voulut que son choix tombât sur Petit-Oeuf.

Il le palpa, le souleva, le secoua, lui fit tirer la langue, puis, ayant consulté la fiche N°40, demanda à Mlle Létamine :

- Normal ?

- Mon Dieu... dit Mlle Létamine, embarrassée.

- Non ! fit M. le Docteur : front bas et déprimé, regard indécis, angle facial très réduit... Dégénérescence alcoolique. Regardez-moi ça : c’est gros comme un moineau déplumé. Un bel avorton.

Et il cria dans les oreilles de Petit-Oeuf, tremblant :

- Tu diras à ta maman de te faire manger des côtelettes !

Le suivant fut Mastic ; celui-là dut mettre son torse à nu. Il retenait ses chausses de ses bras étiques sur son ventre creux ; ses côtes faisaient comme une nasse à goujons.

- Ah ! je te reconnais, dit M. le Docteur : c’est toi l’adénoïdien, plus un peu de scoliose. Eh bien ! est-ce que ton père t’a montré à un spécialiste ?

- Oui, Mademoiselle, dit Mastic.

- C’est un monsieur qui te parle, sacrebleu ! Et qu’a dit ce spécialiste ?

- Il a dit que je n’avais rien.

M. le Médecin-Inspecteur fit pivoter Mastic si brusquement qu’il laissa échapper ses culottes. On vit ses cuisses de roitelet et toute sa diplomatie secrète.

- A un autre ! s’écria le docteur, en rejetant la fiche N° 16 qui coupa l’air comme une mouette et tomba au milieu des fillettes amusées.

Il tint ensuite à voir Nénette. Il la trouvait trop grasse. Sous enveloppe cachetée, il avait recommandé à la famille de la faire maigrir, en indiquant le régime approprié. Elle souriait peureusement.

Il la toisa en disant entre ses dents :

- Tss ! Tss ! Mauvaise graisse ! Mauvaise graisse !

Puis aimable :

- Ma mignonne, est-ce que tu as peur de moi ?

- Nan, dit Nénette.

- Pourquoi dis-tu « nan » ? On dit non, en mettant sa bouche comme cela : NON ! NON ! NON ! Répète un peu, voir !

- Nan, dit Nénette.

Et tout son sourire d’enfant maniérée semblait dire :

- T’en fais pas, M. le Docteur, dans quinze ans, je saurai bien la mettre comme il faut, ma bouche !

Petit-Oeuf parla des côtelettes à ses parents. On mangeait des « nentilles » illustrées d’une salade. Papa se mit en colère et dit :

- Des côtelettes ? Des côtelettes ! Eh ben, tu lui diras, à ton docteur, que c’est du foin qu’il lui faut, à lui, et pis des coups de trique entre deux brancards !

Et le lendemain, il lui envoya sa lettre barrée d’un gros mot en cursive galopante. »

 

Petit-Œuf

 

 

1 Personnage biblique du Livre des Juges. Dieu lui impose de ne garder que 300 hommes sur les 22000 de son armée pour que la victoire qu’il veut offrir aux israélites sur leurs envahisseurs ne puisse être mal interprétée…