Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Chapitre un

 

 

En ce temps-là, la terre était toute neuve et la campagne était moins triste qu’à présent parce que les esprits la peuplaient. Tous ont depuis lors disparu ou rendu l’âme. Ceux qui avaient les bronches fragiles ont succombé aux épidémies de grippe, ceux qui ne savaient pas nager se sont noyés dans les inondations ; et ceux qui n’avaient pas pu se sauver à temps ont été piétinés pendant de grandes batailles. C’est regrettable, mais ce n’est pas définitif, puisque ce livre va les faire revivre sous vos yeux.

Un enfant naquit à un couple de bûcherons déjà vieux, qui vivaient au plus profond des bois du Sabartez entre quatre murs de boue, sous un toit de paille.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_5402.JPG

 

 

Leur joie fut d’abord très grande: il recevait un petit compagnon pour égayer leur vieillesse et leur solitude. Mais, en l’emmaillotant, le père reconnut qu’il avait un pied bot ; des larmes de pitié jaillirent de ses yeux ; il montra cette terrible infirmité à sa femme qui fondit en larmes à son tour : de sorte que ce jour-là -  justement il pleuvait - il y eut quatre gouttières de plus dans le pauvre logis.

Cet enfant grandit et devint vigoureux. Ses parents l’avaient surnommé tendrement Flosculo, petite fleur, ce qui à la longue devint Flosco. L’infirmité du gentil Flosco, loin de nuire au développement de son esprit, y aida parce qu’au lieu de trotter çà et là comme un rat, de voleter étourdiment à la manière des papillons, de sautiller ainsi que les mésanges, il traînait avec peine sa lourde jambe et prenait ainsi le temps de réfléchir à ce qu’il voyait. Si bien qu’à six ans ce petit bonhomme était déjà raisonnable. Il pouvait rendre de très grands services : tenir à dévider un écheveau de laine sur ses poignets, garder les oies capricieuses, ramasser les bonnes herbes à lait pour les lapins, fendre de petites bûches tendres de bouleau, distribuer le grain à la volaille et chasser les poules du potager. Tout cela est plus difficile qu’on imagine..

Son père s’appelait le Bibar et sa mère la Bibe, je ne sais pas pourquoi.

Un jour, la Bibe dite à Flosco :

– Hé ! J’oubliais !… Nous allons trier des haricots pour le souper… Il n’est que temps, car le soleil baisse.

Elle vida un fond de sac sur la table, assit Flosco près du tas, et ils se mirent, de leurs vingt doigts diligents, à séparer les grains gâtés des jolis grains jaunes. Soudain, la Bibe remarqua que les mauvais haricots revenaient au milieu des bons. Elle dit à Flosco :

– Petit polisson, tu t’amuses ! Veux-tu bien cesser de mêler les grains !

– Je ne m’amuse pas, mère, répondit Flosco. Voyez : je trie avec soin.

Un instant après, toute une poignée de haricots noirs vola dans les jaunes. L’un d’eux fut même jeté à la figure de la Bibe. Alors elle donna un grand soufflet à Flosco. Le pauvre petit pleura de douleur et aussi d’étonnement, car il ne comprenait rien à ce qui se passait : les haricots semblaient sauter tout seuls…

Triant d’une main, se frottant ses yeux rouges de l’autre, Flosco conduisit la plus grosse de ses larmes au bout de son nez, où elle se mit à briller comme une perle. Cela le fit loucher des deux yeux et c’est alors qu’il aperçut Casanou, le lutin de la maison.

Casanou était une petite créature maigre, grosse tête barbue, yeux malins, bras de singe, jambes de cigogne. Assis sur la table, près de Flosco, invisible, il s’amusait à mélanger les haricots de ses doigts agiles.

Flosco, très effrayé, dit à la Bibe :

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_5403.JPG

 

 

– Mère ! Mère ! Voyez ce vilain petit bonhomme sur la table, près de moi ! C’est lui qui jette les haricots !

– Petit menteur ! Dit la Bibe. Me prends-tu pour une sotte ? Je ne vois sur la table que toi et la grosse pomme de terre qu’hier ton père t’a montrée pour t’amuser.

Flosco, ne louchant plus, regarda et ne vit rien que cette pomme de terre boursouflée qui ressemblait à tout ce qu’on voulait, une poule couvant, un canard nageant, un petit homme nain… Il crut avoir eu la berlue et n’ouvrit plus la bouche. D’ailleurs, le tri était terminé, mais on avait perdu du temps, et il était trop tard pour mettre les haricots à cuire. Le père allait rentrer.

Heureusement, le Bibar arriva chargé d’une dizaine d’oisillons pris à la glu. Crainte de rencontrer les gardes-chasse du roi, il les avait cachés entre sa peau et sa chemise. La Bibe pluma rapidement ce gibier, le fit cuire, et l’on s’attabla pour le manger aux dernières lueurs du jour, car on économisait la chandelle. Pendant le repas, le chien Gulu et le chat Golo se mirent à se disputer comme de coutume. Flosco se pencha pour faire la paix sous la table. Juste à ce moment une mouche se posa sur son nez, à la même place que la larme, le fit loucher de nouveau, et il revit Casanou. Casanou s’amusait à tirer les osselets des dents du chien ou du chat pour les dévorer à leur place ; et les pauvres bêtes, qui ne voyaient pas le lutin, se livraient bataille.

Alors Flosco comprit son pouvoir : en louchant, il lui était permis de voir les esprits invisibles dans la Bibe lui parlait quelquefois à la veillée mais qu’elle ne connaissait guère que d’ouï -dire. Il n’en parla pas à ses parents pour ne pas éveiller la méfiance de Casanou et se promit d’observer adroitement le lutin afin de reconnaître si c’était un bon esprit ou un mauvais.

Après le souper, le Bibar bourra sa pipe et, comme d’habitude, l’alluma avec des brindilles prises au foyer. Il n’y réussit pas tout de suite parce que Casanou soufflait sur les petits bâtons flambants pour les éteindre. La Bibe s’étant mise à tricoter, Casanou embrouilla son écheveau ce qui valut un coup de pied au pauvre Golo. Flosco, louchant de temps en temps sans le laisser remarquer à ses parents, suivait avec attention tous les gestes du lutin. Au bout d’une heure de grimaces et d’espiègleries, il le vit bâiller comme un qui ne sait plus que faire, se gratter, se lisser la barbe, piquer avec des petites feuilles pointues de genévrier le chien et le chat qui dormaient roulés sur eux-mêmes devant le foyer, et finalement se mettre à cracher dans l’âtre. Cela lui fit découvrir un second lutin. Ignico, le feu, qui dansait sur les bûches de ses pieds bleus, levant ses cheveux rouges tout droits et pouffant de la fumée par les narines les oreilles et les yeux. Les crachats de Casanou le mettaient en colère : il sifflait et y répondait en envoyant vers lui, dans un éclatement rageur, de grosses étincelles qui, atteignant parfois Gulu et Golo, les faisaient sauter en arrière.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_5404.JPG

 

 

Et le Bibar disait :

– Ce bois de châtaignier, c’est le diable ! Il mettrait la maison en feu et en flamme !

Il était tard. La nuit enveloppait la forêt et la petite ferme. On alla au lit après avoir recouvert Ignico de cendres. Mais son œil vif continuait de luire, projetant une lueur rouge dans la maison. Casanou était allé se coucher sous le blutoir dans la boîte où la Bibe conservait le duvet des poules pour en bourrer l’édredon avant l’hiver. Et, du fond de son lit, louchant une dernière fois avant de s’endormir, Flosco reconnut enfin ce qu’Ignico regardait de son œil ardent fixé sur l’évier : une tête plate de grenouille blanche et verte, celle d’Aquetta, la lutine de l’eau, qui apparaissait de temps à autre aura de la seille. Aquetta veillait sur Ignico et, de sa patte molle et palmée lui faisait parfois un signe de menace comme pour lui dire :

– Si tu bouges tu auras affaire moi !

 Dans son lit, le Bibar remuait et grognait parce que les oisillons morts l’avaient garni de leurs insaisissables petits poux.

 

 

 

 

Chapitre deux

 

 

A son réveil, le lendemain, Flosco crut avoir rêvé. Il lui sembla que le barbu Casanou, le rouge Ignico, la blanche Aquetta étaient des figures de songe. Il loucha et revit immédiatement Ignico. La Bibe, s’étant levée la première, l’avait découvert et ranimé  d’un fagot sec de genévrier.Et le lutin joyeux, tout neuf, commençait la danse de la journée en lâchant cette jolie fumée bleue qui monte du toit des maisons, dans l’or du soleil levant.

Casanou avait quitté sa boîte de duvet sous le blutoir. Flosco le découvrit avec peine. Il s’était tout simplement fourré sous l’édredon du lit de ses parents. Le Bibar, ayant très mal dormi à cause de ses petits poux, semblait vouloir s’accorder une grasse matinée, ce qui ne faisait pas l’affaire de la Bibe. Elle répétait sans cesse :

– Bibar, lève-toi, grand paresseux ! Tu oublies ton travail ! Bibar lève-toi ! Lève-toi Bibar !

Le Bibar n’entendait rien. Et Casanou, sortant son long bras de dessous l’édredon, lui bouchait doucement les narines, de sorte que l’homme ronflait et semblait se moquer de sa

Femme.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_5407.JPG

 

 

Soudain Flosco vit Casanou sauter du lit, aller vers la seille et, tendant une main creuse, dire à Aquetta dont la tête avait reparu :

– Aquetta, donne-moi cinq gouttes d’eau, car Ignico veut dévorer toute la maison.

– T’en voilà six, dit Aquetta, et empêche le, ce vilain que je déteste !

Casanou, tenant les six gouttes d’eau au creux de sa main, revint vers le lit et les secoua sur la figure du Bibar. L’homme bondit sur son séant fort en colère.

– Tu pourrais, dit-il à la Bibe, m’éveiller gentiment sans m’inonder ainsi au risque de me faire attraper une fluxion de poitrine.

– La Bibe, le voyant s’essuyer le visage, comprit qu’il avait reçu de l’eau et s’écria :

– Ce n’est pas moi qui t’ai aspergé! Ça tombe d’une gouttière ! Tu n’as qu’à mieux réparer le toit, grand paresseux !

 

La journée commença ainsi par une dispute, Flosco pensait que Casanou était un esprit du mal. Il l’observa donc de très près. Il le vit se rapprocher du feu et saisir un brin de fagot. La Bibe venait de mettre sur un trépied la casserole couverte où elle allait cuire le lait du petit déjeuner. Cela fait, la bonne femme, ne s’inquiétant pas d’une cuisson qui, d’ordinaire, était lente, vaquait à d’autres menues tâches. Et Casanou, appuyant son brin de bois sur le couvercle, ferma si bien la casserole qu’au bout d’un temps très court le lait monta et se répandit dans le feu. La Bibe courut pour retirer la casserole, mais trop tard ! Ignico dansait de joie, car le lait étanchait sa soif, et Casanou gambadait autour de la table, ravi d’avoir réussi ce joli tour.

Le  Bibar, en s’habillant, constata qu’un bouton manquait à sa veste. Il la donna à la Bibe en disant :

– Remplace-le ma femme, c’est en abattant un chêne que je l’ai fait sauter.

La Bibe se mit donc en devoir d’enfiler une aiguille. Mais Casanou, poussant tantôt le fil, tantôt l’aiguille, l’en empêcha. Elle avait beau mettre ses lunettes, mouiller et tordre le fil, affermir ses coudes contre ses côtes, regarder à contre-jour, elle n’y parvenait pas. Le Bibar s’impatienta et lui dit :

– Femme, tu deviens vieille. Voici que tu ne peux plus enfiler une aiguille. Donne que j’essaye, moi.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_5409.JPG

 

 

La Bibe, fort en colère, lui jeta le fil et l’aiguille. Et Casanou empêcha le Bibar d’enfiler, lui poussa même si vivement le coude qu’il se piqua un doigt. Furieux, il envoya le tout sur la table où Casanou, en un clin d’œil, enfila l’aiguille : et les deux époux furent bien étonnés de la trouver telle.

– Ca s’est fait tout seul, dit la Bibe, c’est un miracle !

 

Le bouton une fois cousu, la bonne femme se dépêcha de battre l’omelette que le Bibard devait emporter dans les bois pour son repas de midi. Mais quand elle voulut la retourner en la faisant sauter dans la poêle Casanou lui poussa la queue entre les mains, de sorte qu’au bout de son saut périlleux la moitié de l’omelette trouva par terre.

– Ça, dit le Bibar de sa grosse voix, c’est un autre miracle, comme tu dis !

La pauvre Bibe pleura deux larmes de dépit, et son mari apitoyé renonça à se moquer d’elle et lui dit d’un ton plus doux :

– Allons ! Ajoute à mon dîner une tranche de jambon pour remplacer ce qui est tombé.

 

Quand le Bibar fut parti la hache sur l’épaule et la musette en bandoulière, la Bibe permit à Flosco de se lever et de s’habiller. Casanou qui ignorait que Flosco le voyait, essaya de renouveler la niche qui avait si souvent réussi : lui faire prendre sa culotte à l’envers, ou lui faire fourrer les deux jambes dans la même manche. Mais Flosco, sans faire semblant de rien, lui renversa l’escabeau sur les pieds, et le lutin s’éloigna bien vite en gémissant et en boitant.

Pendant qu’il mangeait sa soupe au lait, Flosco le vit tenter et réussir une autre espièglerie. La Bibe avait sur le blutoir une conserve de champignons, un grand bocal de verre plein d’eau salée. Pour maintenir les champignons sous la mince couche d’huile de la surface, la Bibe avait chargé la masse des cèpes d’un caillou de rivière large et plat. Casanou, dont la taille était à peu près celle du bocal, ne pouvait le renverser mais il tapait contre le verre, donnait de petites secousses, si bien qu’à la fin le galet tomba au fond du bocal et que les champignons crevèrent le plafond d’huile. Comme la conserve allait sûrement se gâter, Flosco le fit remarquer à la Bibe, qui remit le tout en état sans deviner ce qui s’était passé.

Flosco, en réfléchissant, comprit que Casanou n’était pas un mauvais lutin, mais que l’oisiveté le rendait malfaisant. Il ne savait que faire de ses dix doigts et se procurait ainsi de désagréables distractions. Il fallait l’occuper, le rendre utile, comme le vent qui fait tourner les moulins, comme l’eau qui irrigue les prés.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\Nouveau dossier\IMG_54oiuyJPG.jpg