Site de Léonce BOURLIAGUET

 

 

M. Papon, maître d’école à Saint-Yole

 

 

M.Papon me versa à la section des petits, me mit une ardoise entre les mains et m’apprit à tracer des bâtonnets par centaines : il me revient parfois de ces longs jours laborieux comme le souvenir d’avoir planté de piquets toutes les vignes du Bordelais et du Languedoc.

J’eus à surmonter la difficulté de passer de la rive du patois à celle du français avec cinq ou six autres débutants qui disaient « mongettes » pour haricots, « nentilles » pour lentilles, « cagouilles » pour escargots, « écarabisses » pour écrevisses, et ainsi de suite à tout clappement de langue. Avec une patience infinie, M.Papon fut le bon saint Christophe qui, sur ses hautes épaules – car il était grand et maigre – nous transborda d’un langage à l’autre, cependant que, debout devant un tableau, nous commencions à déchiffrer des bouts d’écriture en criant tous ensemble : ou, oi, eu, on, an, in, comme par feux de bataillon.

M.Papon, debout derrière nous, manœuvrait un long roseau qui se déplaçait de syllabe en syllabe avec régularité et marquait les erreurs en se mettant à titiller ; les in, les an, et les on se mêlaient alors d’atroce façon, mais il rétablissait l’harmonie en tonnant la bonne lecture au milieu de nos glapissements sans se fâcher. Il ne s’emportait que lorsqu’on troublait l’étrange rêverie qui s’emparait parfois de son esprit avec une force singulière : on voyait qu’il n’était plus là... C’était un homme à yeux bleus, derrière de petites lunettes de fer, portant la feuille d’artichaut du Second Empire, un idéologue et un abstrait. Il songeait sans doute à ces moments-là à la Monographie de Saint-Yole qu’il écrivait laborieusement, ou composait un de ces contes qu’il tirait de sa propre veine et nous récitait le samedi, en récompense des labeurs de la semaine. Il s’indignait qu’on le dérangeât en cette distraction féconde, fendait l’air de son roseau pour faire entendre « le hurle et le siffle » et répandait sur le délinquant une grêle de coups qu’il arrêtait à quelques centimètres de sa tête, en crépitante et inoffensive cascade de feu d’artifice.

 

 

« La maison qui chante »