Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Pomo d’Oro

 

 

Quelque part en Italie, il y avait sur un pied de tomate cinq beaux fruits verts, rebondis, luisants, qui commençaient à s’y ennuyer.

Quatre très grosses, et une « piu piccola » plus petite, comme on dit là-bas.

Leur distraction était de sourire gaîment au soleil levant, de rire béatement au soleil de midi et de sourire tristement au soleil couchant. Comme consigne: grossir, grossir, grossir, tant pis pour la ligne... Une telle existence, après les avoir amusées, avait fini par les lasser (mettez-vous à leur place!)

Elles furent donc agréablement surprises la nuit où une ombre s’approcha d’elles et leur dit:

─ Gentilles petites boules vertes, votre vue réjouit mes yeux chaque jour, tandis que je vous contemple de ma cachette de feuilles. Je vous offre donc mon amitié. Je suis Signor Rospo, musicien nocturne.

─ Bienvenue, Signor Rospo, s’écrièrent les tomates vertes. Nous ne vous distinguons pas bien, mais votre voix si douce fait que nous vous aimons déjà. Nous nous nommons Rina, Bice, Crezia, Drea, et cette plus petite-là, Peppa : notre amitié vous est acquise. Nous étions privées de musique, vous arrivez donc bien à propos. Commencez tout de suite s’il vous plaît...

─ Pour vous être agréable, dit le musicien, je vais vous jouer l’air de « la lune qui naît ».

Là-dessus, Signor Rospo fit quelques notes au hasard pour essayer sa flûte : bulles sonores plus légères que l’air, plus frémissantes que le cristal, plus fraîches que l’eau courante, plus profondes que l’eau dormante; et, peu à peu, à mesure que soupirait la flûte, l’orient pâlissait. Enfin, comme si elle avait obéi à cet appel, une grande lune ronde monta sur l’horizon et illumina la nuit.

Là s’arrêta la sérénade ce soir-là: Signor Rospo avait doucement disparu...

Et toutes les nuits, ce singulier personnage revint faire de la musique pour ses petites amies les boules vertes. Il leur dit sur sa flûte la lune ronde, la demi-lune, le croissant, les pierreries d’étoiles, les vers luisants, les papillons noirs et la rosée blanche : tout le charme étrange et doux des nuits d’été: et les petites boules vertes adoraient leur mystérieux ami.

Le jardin écoutait. Les coloquintes étaient jalouses:

─ Ces lourdaudes de tomates méritent-elles de si jolis concerts?

Et les aubergines protestaient:

─ Avec ce tapage nocturne, on ne peut plus dormir!

Mais personne ne savait au juste qui était Signor Rospo parce qu’à la première clarté, il s’éclipsait... quelle modestie!

Or un jour, en plein soleil, une grosse limace entreprit de grimper jusqu’aux boules vertes; l’apercevant, le musicien se précipita pour sauver ses amies, et l’avala.

Tiens! Tiens! Tiens! Tout le monde reconnut Monsieur Crapaud. Lui, silencieux d’ordinaire, faisait maintenant de la musique! Les cornichons, qui sont de petits galopins, poussèrent des huées:

─ C’est le rampant! C’est l’affreux marchand de boutons! C’est l’avaleur d’insectes! Le bel ami qu’ont choisi les tomates!

 

 

 

 

 

A ce scandale, les quatre tomates les plus grosses rougirent de confusion: un rouge vif qui ne s’en alla plus. Et elles crièrent au crapaud:

─ Via di qua! Via di qua! Va-t’en, vilaine bête!

Une seule resta verte: la petite et charmante Peppa.

─ Je vois, dit Signor Rospo, que vous avez honte de moi; votre amitié ne valait pas grand’chose. Mais toi, chère petite Peppa, tu ne me renies pas; tu m’aimes même laid, et ma flûte a gardé pour toi ses notes les plus exquises.

Le jour même, les voyant si rouges, le jardinier cueillit les quatre grosses tomates et en fit une salade qu’il mangea jusqu’aux graines et jusqu’aux pépins.

 

 

 

 

 

La petite Peppa verte resta longtemps sur le pied, et, chaque nuit, son ami le crapaud lui fit une musique si émouvante qu’un matin, à l’aube, il remarqua qu’elle changeait de couleur à son tour.

─ Tu rougis aussi, chère Peppa?

─ Oui, mais c’est de plaisir, cher Rospo, ta musique me retourne la sève!

C’était vrai, elle rougissait, non du rouge cru de la honte, mais d’une aurore dorée qui en fit un fruit délicieux, plus agréable encore aux yeux qu’à la bouche. Le jardinier la garda pour la graine en l’appelant du nom qui lui est resté:

 

Pomo d’Oro, Pomme d’or.

 

 

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