Site de Léonce BOURLIAGUET

 

L’iceberg aux Grenouilles

 

 

 

 

Deux grenouilles se laissèrent envelopper par la glace et y restèrent prises jusqu’au printemps. Quand ce fut le dégel et la débâcle, sous un tiède soleil, elles se trouvèrent encore encloses dans un bloc qui flottait et qui, doucement, fut entraîné sur le ruisseau par où s’épanche l’étang.

C’était comme un petit iceberg dont une partie était au-dessus de la surface, l’autre au-dessous. La grenouille qui était la tête en haut, dans la partie émergée, voyait les rives du ruisseau ; et celle qui était la tête en bas, dans la partie immergée, n’en voyait que le fond.

 

Or, cette vieille canaille de Leklik arriva, aperçut les deux grenouilles dans leur œuf transparent et se mit aussitôt à les suivre en pensant : il finira bien par fondre!

Et, au-dessous, un brochet fit la même réflexion, suivit aussi, de sorte que voilà ce petit iceberg escorté de deux ennemis.

La grenouille d’en-haut, voyant Leklik le héron, et la grenouille d’en-bas, voyant Lancerel le Brochet, s’écrièrent en même temps:

─ Un ennemi qui nous suit! 

La première grenouille reprit:

─ C’est un héron! 

La seconde grenouille répondit:

─ Non, c’est un brochet! 

─ Un héron! 

─ Un brochet! 

Et voilà ces deux grenouilles à se disputer, se traitant d’aveugles et de sottes. De sorte que, s’échauffant ainsi, elles firent fondre un peu de leur prison navigante. L’iceberg, rompant son équilibre, tourna sur lui-même. La grenouille d’en-haut, devenue la grenouille d’en-bas, ne vit plus le héron et découvrit le brochet; et la grenouille d’en-bas, devenue la grenouille d’en-haut, cessa de voir le brochet et aperçut le héron.

La première grenouille aussitôt s’écria:

─ Le brochet est devenu un héron! 

La seconde répliqua :

─ Sotte bestiole!... C’est le héron qui est devenu un brochet! 

Ainsi ranimée, la querelle recommença, plus acharnée, plus ardente, dont la chaleur cette fois, fit fondre l’iceberg tout à fait ; et voilà ces pauvres obstinées enfin libres. Pas pour longtemps : Leklik happe l’une, Lancerel l’autre, et elles disparurent ainsi sans savoir au juste qui les mangeait.

Le croirez-vous, j’entendis le héron dire à la sienne, qui gigotait misérablement au bout de son bec, d’une voix de nez:

 

─ Que te servirait de savoir

Le vrai nom de qui te croque ?

Que ce soit Jacques, Jicques ou Jocques,

L’instant d’après tu l’as oublié dans le noir!

 

 

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