Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le Gour noir

 

 

1 Il était une fois un peuple de grenouilles qui vivait dans le plus bel étang du monde en un recoin où l’homme ni le héron n’avaient encore pénétré. Leur vie était faite de tranquillité et de douceur.

Le jour, sur les eaux plates s’étalaient des nénuphars

 

 

 

 

où il était délicieux de se prélasser au soleil après avoir longtemps nagé; entre les roseaux s’offraient de petites plages où celles qui aimaient la danse pouvaient sautiller à perdre haleine; et passaient là-dessus d’imprudents et gras papillons qu’on happait facilement d’un coup de langue.

Au jour succédaient des nuits délicieusement fraîches sous le scintillement des étoiles: alors le peuple des grenouilles élevait son cantique qui montait jusqu’à la voie lactée; après quoi, fatiguées de tant de poésie, les heureuses grenouilles s’endormaient paisiblement jusqu’aux roseurs du matin.

(Certes, vous me voyez venir avec mes gros sabots: vous devinez que ce bonheur va cesser. Mais comment? L’homme... le héron... le brochet... la sécheresse?... Point! Point!... C’est la bêtise des gens qui toujours les perd).

 

 

2 Bien entendu, les vieilles grenouilles trouvaient un moment pour s’occuper de l’éducation des jeunes. Elles leur apprenaient à nager, à plonger en ouvrant un rond parfait, à happer le dîner qui passe, à le digérer sans tracas, à chanter les cantiques de la race, - oui, oui, les vieilles grenouilles apprenaient aux jeunes tout cela. Mais ce qu’elles leur répétaient le plus obstinément était ceci:

─ Gardez-vous d’aller vous ébattre dans le Gour noir... S’il vous arrivait de remuer ses eaux épaisses et dormantes, si vous étiez assez folles pour troubler ses vases profondes, alors c’en serait fait de notre paix et de notre bonheur.

Le Gour noir, c’était la queue de l’étang, un recoin désert sous l’ombre de vieux châtaigniers penchés: là s’accumulaient, poussées par le vent, les crasses de la surface; et tout au-dessous d’une croûte jaunâtre s’étaient entassées et endormies des vases centenaires.

 

 

 

 

Les jeunes grenouilles, effrayées par le ton lugubre que prenaient les vieilles pour leur faire cette recommandation, se gardaient bien d’aller du côté du Gour noir; et la paix heureuse de la nation continuait.

 

 

3 Or, un certain printemps, naquit un grenouillon qui avait un esprit de malice et d’espièglerie. Dès qu’il eut ses quatre pattes, il dit à ses petits frères:

─ Que nous content ces vieilles bavardes? Elles veulent tout simplement nous empêcher d’aller où bon nous semble et nous tenir sous leur surveillance. Montrons-leur que nous ne sommes pas plus bêtes qu’elles. En avant, mers amis, tous au Gour noir.

Les autres petites grenouilles coassèrent « Tous au Gour noir! » avec enthousiasme; et la jeune génération, faisant fi des craintes de l’ancienne, s’en alla s’ébattre dans les eaux défendues.

 

 

4 Alors, mes amis, les feux-follets sortirent de leurs prisons profondes. Ces esprits de gaz étaient prisonniers de la vase depuis des siècles en de petites poches fragiles qui les retenaient mieux que des murs épais. Le grenouillon et sa bande de jeunes fous, nageant, plongeant, pataugeant, les libérèrent: ils se ruèrent à la surface en file de grosses bulles qui n’en finissaient plus

de sortir,

de monter à la surface en se tortillonnant,

d’éclater,

de s’enflammer à l’électricité de l’air,

et d’apparaître sur l’étang en figures de feu.

 

Ces êtres effrayants affectaient toutes les formes : boules, arbustes, lanières, éclairs, flammes molles, globes et globules, tous dansant, sautant, bondissant, éclatant, glissant, disparaissant, reparaissant, avec une vitesse et une agilité étourdissantes. La nuit en était pleine à ne plus voir les étoiles; l’étang semblait un punch géant.

 

Et, mes amis, mettez-vous à la place des grenouilles.

Tu es à nager: un feu-follet t’éclate sous le ventre.

Tu dors sur un nénuphar: un feu-follet se pose et danse sur ton nez.

Tu fuis dans les roseaux: il t’y suit, s’éparpille, te retrouve, t’enveloppe, t’éblouit et t’affole.

Tu sautilles sur le sable d’une petite plage: il s’attache à ta peau comme si tu brûlais.

Assez! Assez! mes amis, cessons de nous mettre à la place des malheureuses grenouilles! Contentons-nous de contempler de la rive le spectacle de leur persécution.

 

 

5 Désormais, adieu l’heureuse paix des batraciens! Impossible de dormir. Les vies des grenouilles devinrent infernales.

Et point de paix non plus le jour: car, le jour, passaient des papillons qu’on prenait pour des feux-follets: panique!

Et, surtout, d’aigres discussions:

Une grenouille disait:

─ Moi, j’ai été assaillie la nuit dernière par sept feux-follets.

─ Moi, par dix.

─ Moi, par vingt.

Disputes sur les nombres.

Une seconde grenouille reprenait:

─ Mon feu-follet avait la forme d’un saule.

─ Le mien, d’un roseau.

─ Le mien d’une libellule.

Disputes sur les formes.

Une troisième grenouille coassait:

Mon feu-follet était rouge.

─ Le mien, bleu.

─ Le mien, jaune.

Dispute sur les couleurs.

 

 

6 De sorte que, si les grenouilles avaient, la nuit, les yeux pleins de feu, elles avaient, le jour, les oreilles pleines de tumulte. Elles devenaient folles, coassaient non ensemble, se battaient, se mordaient, s’égratignaient: c’était la révolution prédite par les vieilles.

Le héron finit par entendre ces clameurs; il se rapprocha, découvrit l’étang, commença à manger les grenouilles.

 

 

 

 

L’homme, de loin, vit le héron fort occupé: il fut curieux de ce que l’échassier faisait dans ces parages, découvrit l’étang à son tour, et attrapa ce que Long-bec avait laissé.

De sorte qu’en suite de sa révolution, la nation des grenouilles périt presque tout entière. Celles qui, à force de se cacher, purent échapper au désastre, firent un cantique qui disait à peu près ceci, sur une musique fort triste:

 

Malheur au têtard

Qui comprend trop tard

L’avis qu’on lui donne:

Le feu sort de l’eau

L’homme suit l’oiseau,

Et, dans le roseau,

Voyez : plus personne!

 

 

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