Site de Léonce BOURLIAGUET

 

 

Le hanneton du Poverello

 

 

 

Le Poverello1 avait passé la nuit à prier dans la petite chapelle de la Confraternité de San Lorenzo. Lorsqu’il en sortit, l’aube radieuse d’un matin de mai illuminait Assise2 encore endormie. François s’accorda le plaisir d’offrir son visage encore fatigué à l’air frais, de sourire à la jeune lumière et de murmurer la première musique de son CANTICO en l’honneur du soleil montant :

«  Altissimo omnipotente, bon signore

tue son le laudi, la gloria e l’onore e     

ogni benedizione… »

 

Les saints ont ainsi besoin de courtes et douces récréations entre leurs austérités. Mais la distraction du Poverello se prolongea par un incident imprévu. Sous les marronniers de la Piazza Nuova déserte, où retentissait le bruit de ses pas, il reçut le choc léger d’un hanneton qui resta accroché à son épaule.

 

 

 

François considéra attentivement l’insecte et, frappé par la couleur de ses élytres, s’écria :

-Frère Hanneton, bure pour bure, n’est-ce pas un froc à la ressemblance du mien que tu portes ?

- Aussi bien, répondit le Hanneton, est-ce avec confiance que je me suis laissé tomber sur toi, car j’ai quelque chose à te demander !

- Je t’écoute…

- Voici : je prie… un peu… mal… heu ! heu ! comme un coléoptère, et je voudrais que tu m’apprennes à faire oraison parfaite, comme toi.

- Mon frère ! s’écria François transporté de joie, tu es la première bestiole qui ait songé à me demander cela ! Les autres ne veulent que des fables amusantes. Eh bien ! prions ensemble pendant que je t’emmènerai aux Carceri où est notre Communauté : pour que ton oraison ressemble à la mienne, il te suffit de savoir que prier ne supporte aucune distraction.

Et François se remit en marche, le hanneton agenouillé sur son épaule.

 

 

 

 

Comme il arrivait au bout de la place et allait sortir d’Assise par la porte dei Cappuccini, François passa sous la fenêtre du logis où Messire Borbottierre, maître d’école, terminait sa première leçon : car la langue de ce savant homme se mettait en mouvement chaque matin, avant la navette du tisserand, la broche du rôtisseur et le blutoir du boulanger d’Assise. Bien que plongé dans les premiers murmures de sa prière, le Saint ne put mortifier ses oreilles au point de ne pas entendre une phrase que prononçait le Borbottiere d’une voix plus forte, et même irritée, sans doute afin de réveiller ses élèves qui somnolaient encore. Et cette phrase était celle-ci :

« -Il naît vieux et meurt jeune. »

François la chassa de son esprit, se concentra en son oraison et passa sous la haute porte dei Cappuccini. Son hanneton semblait n’avoir rien entendu : les cornes rabattues, les deux premières pattes jointes, il priait avec une ferveur de pierre, insensible aux balancements de la marche du Saint.

Le Poverello suivait maintenant la route bordée d’oliviers qui s’élève aux flancs du Subiaso.

 

Or, cent pas plus loin, la phrase du Borbottiere recommença à remuer dans sa mémoire : IL  NAIT  VIEUX  ET  MEURT  JEUNE… IL  NAIT  VIEUX…Elle ne se mêlait pas encore à sa prière, mais coulait à côté, comme le Rio-Torto le long de la route des Carceri.

Le Poverello était franc : il ne pouvait feindre d’ignorer cette préoccupation étrangère à ses pieuses pensées. Il jugea bon de s’y arrêter une seconde pour y mettre fin.

- Messire Borbottiere, pensa-t-il avec indulgence, devait être encore un peu endormi. Il a dit le contraire de ce qu’il voulait dire, voilà tout ! Et il n’y a rien là qui doive me troubler… Cela arrive souvent aux meuniers de paroles !

Et il continua de monter : la végétation se raréfiait en quelques touffes d’herbes et de scabieuses, la vallée du Chiascio et du Topino s’ouvrait sous lui en un merveilleux paysage. François constata que la phrase du maître d’école troublait encore sa prière. Elle ne s’y mêlait pas, mais se tortillait dans son ombre comme un ver de terre sous une salade. Il eut un mouvement d’humeur : « Cet homme enseignerait-il des sottises aux enfants ? Je sais que le Borbottiere a du piquant dans l’esprit, mais il ne saurait changer que Dieu a voulu que toutes les créatures naissent JEUNES et meurent VIEILLES… Heureux cet insecte, ce doux hanneton, qui n’a rien entendu en passant sous la fenêtre du maître d’école et qui continue à prier comme s’il broutait une tendre feuille dans la main même du Seigneur ! »

Le chemin maintenant devenait un sentier et l’air vif des hauteurs rendait forces au Saint, pas assez pourtant pour l’empêcher de se poser cette question : existerait-il un être qui ait ce privilège étrange ?… Je suis si ignorant !

 

Alors s’imposa à son esprit avec une puissance invincible la question qui résumait ces débats : QUI  EST-CE  QUI  NAIT  VIEUX  ET  MEURT  JEUNE ? De quel être s’agit-il ? Connu du Borbottiere, ignoré de moi ?

François, désespérant de le deviner, revint à sa prière, mais la question s’y trouvait maintenant étroitement mêlée, comme le cytise aux chênes de la forêt qui apparaissait là-bas, au bout du sentier, dans une gorge sauvage, au flanc du Subiaso : on commençait à discerner les Carceri parmi les feuillages.

A ce moment, le hanneton remua sur son épaule. Son recueillement cessait. Il rouvrait les yeux, redressait les cornes, s’étirait telle ou telle patte un peu raidie, soulevait ses élytres…

- Frère Hanneton, lui dit François avec tendresse, quelle leçon d’humilité tu me donnes ! Car tu as prié sans aucune distraction, tandis que je me laissais troubler par une vaine curiosité. N’as-tu pas entendu la folie que disait Messire Borbottiere ?

- Point ! dit l’insecte.

-Il prétendait qu’il est au monde un être QUI  NAIT  VIEUX  ET  MEURT  JEUNE, ce qui a brouillé le peu que je sais et mon oraison en même temps !

- Ah ! bon capucin, s’écria le hanneton, que ne m’as-tu questionné plus tôt ? Je t’aurais tout de suite délivré de cette préoccupation, car c’est de moi que ce maître d’école parlait !

Le Poverello s’arrêta, stupéfait, ne donnant aucune attention aux frères qui, sortis du Carceri, accouraient à son avance.

La bestiole reprit :

- Ecoute bien, Homme bon : j’ai passé à l’état de ver blanc, quatre ans dans les ombres de la terre avant de paraître au jour : JE  SUIS DONC  NE  VIEUX. Et ma vie au soleil ne devrait durer que deux semaines, je MOURRAI  DONC JEUNE !

François, secouant la tête en souriant :

- Comme j’ai eu raison de te dire FRERE  HANNETON, car, comme toi en ton existence sous terre, je vis dans les ténèbres du monde et, comme toi…

Il allait dire : Comme toi, je mourrai bientôt en arrivant à la lumière… Mais il eut peur d’attrister la bestiole ; et, pour qu’elle pût reprendre son vol, il lui offrit sa main et l’éleva dans l’air bleu de la Montagne.

 

 

Série des contes franciscains

 

 

 

1 Poverello : le Petit Pauvre, surnom donné à St François

2 Assise : ville italienne située dans la province de Pérouse en Ombrie