Site de Léonce BOURLIAGUET

 Le cheval de Saint-François 

 

( Il caval di San Francesco)

 

 

 

I En ce temps-là, se sentant vieillir et désireux d’aider ses jambes fléchissantes, François d’Assise ramassa sur le chemin un bâton qu’avait perdu un marchand de bestiaux. Les gens d’Ombrie ne tardèrent pas à remarquer le compagnon de route qu’avait choisi le petit moine brun, ami des oiseaux et prêcheur des poissons, et ils appelèrent ce bâton : il caval di San Francesco, le cheval de Saint François.

Un cheval qu’il n’avait jamais eu l’idée d’enfourcher, ce qui fit entrevoir au diable la possibilité de l’attraper par là.

 

 

II Un jour donc que François priait dans la Portioncule1 ,  son caval laissé au dehors, appuyé à la porte de la petite église, le diable s’en rapprocha doucement et s’en saisit. Entre les mains ardentes qui le tenaient, le bâton devint aussitôt un trait de feu et se sépara en un peu de cendre et un peu de fumée. Puis s’appuyant de la tête à la porte, le Diable prit l’apparence d’un autre bâton semblable à celui-là, avec cette seule différence que le bout, au lieu d’être une espèce de pomme arrondie au couteau et polie par la main, affectait maintenant la forme d’une petite tête de cheval merveilleusement sculptée, avec trois minuscules grelots d’or entre les oreilles.

Lorsque le Saint revint de sa prière, il était encore si ravi aux anges qui venaient de lui parler qu’il ne se rendit pas compte de ce changement. Il prit son bâton et s’en alla vers l’Alverne, l’âpre montagne où il se retirait parfois. Le projet du Diable était de se faire enfourcher comme un vrai cheval et d’emporter François aux Enfers. Mais pour que ceci réussît, il fallait qu’il fît commettre trois péchés au petit moine brun ami des oiseaux et prêcheur des poissons.

 

 

III Quand donc le Diable sentit que François ralentissait le pas sous l’ardent soleil, il lui dit :

- O François, pourquoi fais-tu mentir les gens d’Ombrie qui disent que je suis ton cheval ?

Surpris, le Saint regarda son bâton et répondit :

- Il est bien vrai que celui qui t’a sculpté t’a donné une tête de cheval, qu’il y a du hennissement dans ta parole... et que je n’avais encore rien remarqué de tout cela : tu n’étais à mes yeux qu’un bâton comme les autres !

- C’est que, reprit le Diable, ta pensée étant plutôt tournée vers Dieu que vers ton bâton, tu me tenais la tête en bas. Mais aujourd’hui que, par un heureux hasard, tu m’as retourné, pourquoi ne m’enfourcherais tu pas pour arriver plus tôt à l’Alverne où t’attend Frère Léon ? Je serais si heureux de te porter, ô grand Saint !

-Il est vrai que Frère Léon m’attend là-bas, que mes jambes fléchissent et que je perds en chemin une partie du temps que je dois à mes frères, soupira François.

- Monte donc !... Pourquoi m’attristerais-tu ?

Le Saint se laissa tenter et enfourcha ce qu’il croyait être un cheval de bois, et qui était le Diable ; et son esprit, allégé des fatigues de son corps, ne s’élança que plus allègrement vers les azurs de l’oraison.

 

 

IV Alors le Diable, tenant Saint François rêveur et distrait sur son dos, tout en prenant sournoisement le chemin des Enfers qui étaient encore loin, le Diable commença à essayer d’induire le Poverello en tentation.

Il alla tout d’abord d’un pas tout à fait ordinaire, celui d’un bon cheval qui va l’amble. Puis, peu à peu, sa cadence devint plus fière. Ce fut l’allure d’un bon trotier2 . A l’approche d’un village, il fit sonner si galamment ses trois grelots d’or que toutes les portes et les fenêtres se garnirent de têtes curieuses : on crut à l’arrivée d’un haut personnage. Et, ma foi, sans y prendre garde, François avait redressé sa petite taille car il avait été un beau cavalier dans sa jeunesse, et peu à peu se laissait gagner par ce qu’il y a d’orgueilleux d’être à cheval.

Et le premier péché allait être commis si ne s’était présenté une voûte qui coupait la rue du village : cela fit que le Saint dut s’incliner profondément sur l’encolure de son coursier infernal. Or, en Saint François les mouvements d’humilité avaient une puissance infiniment plus grande que les mouvements d’orgueil ; il se ressaisit et traversa le village d’une mine modeste, à la bouche bée des gens stupéfaits par un tel équipage.

 

 

V Dès le village en son dos, François se mit à chanter le cantique du Soleil qu’il avait composé lui-même, comme une musique pour prier :

« Altissimo, omnipotente, bon signore ;

tue son le laudi, la gloria et l’onore et ogni benedizione... »

Le Diable pensa aussitôt à l’endormir pour l’empêcher d’arriver au bout, ce qui eût été un grand péché. Il prit donc une allure qui était le bercement d’un berceau, le roulis doux d’une barque, le va et vient aérien d’une escarpolette. Et le Saint commençait à bégayer, envahi d’une douce somnolence :

« Laudato sii, mio... mio Signore, per... per... sora Luna... e le stelle... in cielo... in cielo...

 

Lorsque coassa dans l’herbe une petite grenouille verte. François tressaillit et se redressa :

- Quoi ! je m’égare dans mon cantique et soeur Grenouille reste ferme dans le sien !

Et il reprit d’une voix plus forte :

« Laudato sii, mio Signore per frate vento

et per aere e nuvolo e sereno et ogni tempo...”

 

« Manqué ! pensa le Diable. Mais voici un péché qui, à lui seul, compte pour trois autres ! »

 

 

VI Comme le soleil baissait et que l’Ombrie devenait violette, une jeune femme extraordinairement brune venait de sortir du fossé qui longeait la route. Elle était vêtue de haillons noirs et les pieds nus, avec de vagues scintillements dorés dans ses cheveux magnifiques. Elle paraissait lasse.

- Ne prendras-tu pas cette pauvresse en croupe ? murmura le caval au Poverelllo.

- C’est que... dit le Saint embarrassé, je ne voudrais pas te surcharger, Frère cheval !...

- Vous pouvez monter... disait déjà le diable à la pauvresse.

La brune bohémienne ne se le fit pas dire deux fois.

 

 

« - Bah ! pensait le caval d’enfer, elle est si légère ! n’était le poids de ses cheveux, je ne la sentirais pas non plus que ce Saint en son froc... »

Et tout haut :

- Tenez-vous bien à Frère François, demoiselle, accrochez-vous à son capuchon.

Et il se tut, et fit un petit trot charmeur, prêtant l’oreille à ce que le Saint allait dire à la jolie personne qu’il avait en croupe ;

- D’où venez-vous, ma sœur ?

- Du côté où chantent les chouettes.

- Et où allez-vous ?

- Du côté où chantent les coqs.

- Et par où donc passe votre chemin ?

- Par où chantent les rossignols et aboient les chiens à la lune.

Et ainsi de suite. François n’y comprenait rien. Le Diable non plus.

 

Mais ce que le Saint ne voyait pas – dans son dos, et ce que le Diable commençait à sentir – sur le sien ! – c’est que, peu à peu, la petite bohémienne brune devenait géante. Ses cheveux splendides s’étaient développés dans tout le ciel d’Ombrie, pleins d’étoiles. Ses haillons se déployaient sur les champs et sur les collines. Une lune d’argent brillait maintenant sur son front. Et le Diable, accablé sous son poids, n’avait pour se rafraîchir que l’éventail furtif des milliers de chauves-souris qui sortaient d’elle, car c’était la Nuit qu’il avait prise en croupe.

 

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\2012_09_11\kljhg.jpg

 

 

Disparaître, jeter à bas les deux cavaliers ? François aurait alors su que le Diable venait de s’attraper… et le Diable est fier !

- Grand Saint, dit donc Satan exténué, j’ai trop présumé de mes forces, je succombe à votre double poids !

- Je mets pied à terre, répondit François. Mais tu continueras de porter cette pauvresse jusqu’au matin, coûte que coûte, jusqu’au pays où chantent les coqs, puisque c’est là qu’elle va. Et je ne te laisserai point redevenir bâton sans t’offrir une bonne civade.

-« Ouais ! pensa le Diable, une bonne civade3  ! c’est-à-dire une botte d’avoine à chapelet et un seau d’eau bénite ! J’aime mieux n’être point pansé ! »

Mais, François l’ayant pris par la bride pour l’aider à cheminer, il dut se résigner à porter le faix de la Nuit jusqu’à l’aube. Quand le ciel blanchit et que celle qu’il portait se fut dissipée dans cette première clarté, il était à bout de forces. Il dit au Poverello :

- Je ne réclame point la civade que tu m’as promise. Le plus grand plaisir que tu puisses me faire, c’est de me laisser redevenir un simple bâton, comme avant.

- Soit ! dit le Saint et il prit distraitement son caval par l’autre bout. Et, parce que le Diable l’avait porté loin de l’Alverne, François dut cheminer tout le jour en s’appuyant sur son bâton ; de sorte que si quelqu’un sait combien il y a de cailloux pointus et de grasses bouses de vaches entre Bevagna et l’Alverne, c’est bien Lucifer.

Mais dès que le Saint l’eut appuyé au roc et fut entré dans son oratoire, le Diable sortit si promptement du bâton que le faucon familier de Saint François crut voir un serpent changer de peau.

 

 

Description : tête StF 1

 

 

 

 

1 La Portioncule : petite église d’Assise en Ombrie datant du VI° siècle et réparée par Saint François au XIII°

2 Trotier : trotteur, XII°/XVI°

3 Civade : vx fr : avoine. A rapprocher  sans doute d’avoinée (donner de l’avoine aux chevaux  et en espérer l’effet d’un coup de fouet) Donc ici, au sens argotique : raclée, volée de coups…