Site de Léonce BOURLIAGUET

Le cantique des genévriers

 

 

I Pacifique, envoyé au royaume de France par le Poverello pour y fonder des communautés franciscaines, arriva au Récébédou et dit aux trente moines qui le suivaient :

- Mes frères, cette colline stérile vous convient, Révérand sera votre prieur.

Puis il bénit les frères et la terre – sans voir que les gouttes d’eau bénite qui tombaient sur le sol rendaient aussitôt de petites vapeurs rouges – et s’en fut continuer plus loin ses saintes semailles.

 

 

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II Les trente frères construisirent, éparses sur la colline du Récébédou, trente huttes de feuillage et une autre encore, plus vaste, qui devait être la chapelle. Ces dispositions prises, le prieur Révérand leur dit :

- Mes frères, allez butiner comme les chastes abeilles...

Les frères se répandirent dans le pays d’alentour, qui était vert d’herbe, jaune de blé et violet de raisin. Mais les manants les reçurent fort mal.

- Moinillons de rien du tout, leur disait-on, où sont vos miracles ?

Et les portes se refermaient devant leurs mains tendues. Les croûtons qu’ils recueillaient chaque jour n’eussent pu nourrir une poule.

Ce que voyant, le prieur rouvrit la bouche :

- Mes frères, leur dit-il, supportons humblement ce mépris et demandons l’aumône à la terre elle-même.

Alors, s’aidant de cantiques pour bêcher et de prières pour semer, les moines franciscains du Récébédou transformèrent en jardins les abords de leurs cellules de branchages.

 

 

III Un seul d’entre eux resta les mains jointes. Simplice, autour de sa hutte, laissa le sol tel qu’il l’avait trouvé. De sorte que, l’été suivant, tout le reste de la colline disparaissant sous le vert sourire des légumes, son enclos semblait une grise tonsure au milieu de cette abondance. Il n’y avait là que de folles herbes et de ces petites fleurs que sème le vent.

- Vos œuvres jardinières n’ont pas été bénies, mon frère, lui dit le prieur.

-  Frère Révérand, lui répondit Simplice avec douceur, j’ai voulu réserver mon lopin de terre aux pauvres plantes que Dieu sema de la main gauche. N’ont-elles pas droit à la vie et à l’amour, elles aussi ?

- Hem ! dit le prieur, si j’étais chèvre, je vous répondrai qu’oui. Mais je suis prieur de ce couvent et je me demande ce qu’il deviendrait si tous les frères faisaient comme vous... Priez, mon frère, priez ferme, puisque vous ne travaillez pas !

Et il s’en alla avec un tsss ! tsss ! réprobateur.

 

 

IV Or, comme l’indiquait la vapeur rouge des gouttes d’eau bénite tombant sur le sol, le Récébédou appartenait au Diavol1 . Celui-ci ne passa par là que longtemps après la fondation du couvent. A la vue des moines installés sur son bien, les coquelicots de la colère illuminèrent sa barbe couleur de blé rouillé. Justement, penché à la fenêtre bleue des nuages, Dieu considérait le Récébédou et disait à Saint Pierre :

- Le cantique que chantent ces frères en repiquant des laitues m’est particulièrement agréable.

- Attends un peu ! siffla le Diavol entre ses dents, tu ne l’entendras pas longtemps, ton cantique des salades !

Toutefois, il ne savait encore que faire pour détruire la communauté franciscaine du Récébédou. Le plus simple eût été de se jeter sur les moines à gueule grande ouverte. Mais il ne pouvait en dévorer que dix à la fois, et quels jets d’eau bénite eussent eu le temps d’éternuer les vingt autres ! Perplexe, il s’informa par les hameaux d’alentour.

- Pourquoi ces moines jardinent-ils ? Ce n’est pas ordinaire...

- Personne ne leur donne rien.

- Pourquoi ne leur donne-t-on rien ?

- Peuh ! ce sont des moinillons qui ne font aucun miracle !

« Bon, pensa le Diavol, je les forcerai à faire celui des ânes, qui est de manger du foin. »

Et, fouillant dans son sac de mauvaises graines, il en lâcha des poignées dans le vent ; et le vent les répandit sur les jardins du monastère.

 

 

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V C’était un été Jean-qui-pleure et Jean-qui-rit : Dix jours de four et trois d’averses ; de sorte que les moines virent naître soudain hors de la terre en labeur tant et tant de vilaines herbes qu’ils en furent consternés. Dressaient leurs petites lances vertes tout ce qui désespère le laboureur : le poil-de-chien, la queue-de-cheval, le peigne-de-loup, l’arrête-boeuf, la barbe-de-bouc, le chardon-des-ânes, l’herbe-à-la-taupe, la langue d’agneau, l’oreille-de-lièvre, le pain-de-pourceau, la crête-de-coq, le bec-de-grue, la mort-aux-poules, la goutte-de-sang... et cela croissant à vue d’œil, si pressé de s’allonger et de s’étendre, que les pauvres jardiniers comprirent que c’en était fait de leur pot-au-feu.

- Toute cette herbasse nous vient de Frère Simplice, gémirent-ils. C’est hors de son enclos que s’est propagée cette malédiction !

- je vais aller lui en faire le reproche, prononça Révérand. Mais n’attendez pas plus longtemps pour sarcler, de par Dieu !

Les moines sautèrent sur les houes et se mirent à gratter comme des poules affamées tandis que le prieur descendait vers l’enclos de Simplice.

- Miracle ! Miracle ! s’écria Révérand lorsqu’il aperçut Frère Simplice.

Des graines semées par le Diavol, deux seulement étaient tombées dans son enclos.

Né de la première entre ses pieds, profitant de sa pieuse immobilité, un liseron l’avait enveloppé dans ses volutes, et, s’élevant des sandales à la tonsure, revêtu miraculeusement d’un froc de feuilles et de fleurs. Simplice semblait ainsi une plante vivante.

Et parce que pour permettre au liseron de se développer il avait charitablement ouvert les bras, cette plante vivante offrait la forme adorable de la Croix.

 

 

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Toute la confrérie accourut, tomba à genoux en entonnant un cantique grondant.

- Hosannah ! s’écrièrent les manants attroupés pour contempler le miracle du Récébédou. Durant l’été ce fut un défilé ininterrompu de gens venus des recoins les plus écartés de la province. Simplice, qu’on appelait maintenant « Frère Liseron » restait comme crucifié en sa prison de fleurs qui se renouvelaient chaque jour ; et il chantait des hymnes si suaves que c’était à croire que toutes ces corolles en forme de cloches délicates coulaient leur secret carillon dans sa grosse voix.

L’automne rompit cet émerveillement et délivra Simplice. Or, quand ces milliers de pèlerins eurent cessé de battre le sol de leurs pieds, le frère en vit naître et croître vigoureusement un genévrier, surgi juste à la place où il avait accoutumé de s’agenouiller ; et, ne sachant point que ce jeune arbuste résultait de la seconde graine du Diable, il s’en réjouit dans son cœur.

 

 

VI Les trois années qui s’ensuivirent furent pour le couvent du Récébédou l’épreuve d’une extraordinaire et redoutable abondance, et, pour Frère Simplice, la joie d’une solitude partagée.

A la suite du Miracle, les manants adoptèrent les « moinillons de rien du tout » et, pièces de monnaie, quartauts de vin, jarres d’huile, volaille et venaison, les accablèrent d’offrandes.   Révérand remplaça les huttes de feuillage par un monastère bien construit où il y eut des cuisines, des placards, des buffets, des huches, des greniers, un cellier à vin, un cellier à cidre et même une vraie chapelle à carillon : il en résulta qu’on cessa peu à peu de cultiver les jardins qu’envahissaient de nouveau les mauvaises herbes, mais les couleurs de la fraise continuaient de reluire sur la face des moines, et celle de l’aubergine sur le nez du prieur.

Seul, Simplice avait conservé sa hutte et son enclos où il priait maintenant en compagnie de son beau genévrier qui semblait en son froc vert un moine novice agenouillé près de lui, le capuchon rabattu pour s’abîmer en Dieu sans distraction, et qui, avec l’aide des brises, paraissait parfois murmurer un répons. Au lieu de s’affliger de cette ressemblance, le bon franciscain s’en félicitait :

- Mon frère, disait Simplice à sa caricature en ses moments de tendresse, ce que je marmonne plaît certainement moins à Dieu que ce que vous bruissez.

Et le pieux arbuste de lui répondre d’un signe de ses branches dans l’air mouvant :

- C’est vous qui m’avez appris à prier, mon Frère !

 

 

VII La troisième année après le Miracle reparut Pacifique qui s’en retournait en Ombrie. Il vit que le désordre s’était installé avec l’abondance dans le monastère du Récébédou, fonça le sourcil, leva la dextre, déposa Révérand d’un regard, dispersa la communauté en deux clappements de langue, et Simplice dut s’en aller comme les autres :

- Adieu, Frère Genévrier !

C’est alors qu’à son tour le Diavol fit sa réapparition pour savoir l’effet de ses graines.

Il revint une nuit de vent, sous la lune. Il trouva le monastère vide. Le sol du cloître était encore aigre des futailles que Pacifique y avait fait défoncer. Le chardon, partout répandu, blanchissait la vigne et le verger. Mais en bas de la colline il y avait encore une hutte de feuillage désséché et, près d’elle, un moine agenouillé murmurant une prière.

- Cet imbécile est resté, pensa le Diavol, il ne m’échappera pas !

Et il se jeta sur le Frère, la gueule grande ouverte, les yeux voluptueusement fermés... Les jurons qu’il poussa en sentant mille petites feuilles pointues lui larder la langue furent tels qu’on les entendit dans toutes les paroisses d’entre la Loire et L’Ebre. Et, en s’enfuyant, il répandit partout les graines de Frère Genévrier, qui s’étaient fourrées sous ses écailles et dans ses dents.

C’est ainsi que la colline du Récébédou, revenant peu à peu à sa solitude et à sa stérilité d’antan, mais restant à Dieu par la maladresse du Diable, vit naître hors de son sol une communauté religieuse nouvelle et parfaite, celle des genévriers noirs semblables à des moines.

Celle des genévriers noirs qui, sous les grands vents d’automne, continuent le service divin en emplissant l’espace du cantique grave et prolongé que leur apprit Simplice, et qu’ils répètent dans le latin des forêts et de la mer.

 

 

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1 Diavol : le diable