Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le veilleur de nuit

 

 

Ceci s’est passé dans le royaume d’Honigental, le plus petit état de la terre, le plus heureux aussi, car il ne connaissait ni l’orage sur ses blés, ni la guerre sur ses hommes. Il était séparé par de hautes montagnes des autres nations de l’univers, qui l’ignoraient. Son ciel ne se couvrait que pour la douceur de la pluie. Et son roi faisait la police de ses cents villages avec une gendarmerie de quatre hommes et d’un brigadier.

 

I Le plus délicieusement engourdi des habitants de cette miniature de paradis était sans doute le popanz1 du village de Pötnitz,Kasperl, chargé d’effrayer les oiseaux pillards. Immobile au milieu de la plaine, il jouissait des moments changeants du jour dans une absolue tranquillité. Il souriait à l’aube hésitante et à l’aurore rougissante comme pour les encourager, clignait les yeux au matin brasillant de rosée, somnolait un peu sous l’or brûlant de midi, goûtait l’approche lente et douce du soir bleu, s’endormait enfin en comptant les étoiles2. Il aimait aussi le murmure de la pluie, bien qu’elle pénétrât jusqu’en son ventre de paille, les souffles frais et le cross-country des feuilles rousses de l’automne, course folle dont il était l’arbitre, et la grande partie de dames qu’il jouait contre l’hiver, les corbeaux servant de pions noirs et les flocons de neige de pions blancs.

 

 

 

 

Et Kasperl n’aurait jamais été que le plus heureux des épouvantails s’il n’avait reçu de mauvais conseils.

 

II Tout d’abord celui des oies sauvages qui passaient sous la lune, clamant leur joie d’aller vers le sud en automne, puis repassaient au printemps, clamant leur joie d’aller vers le nord.

Puis celui des hirondelles enivrées du même voyage.

Il fut effleuré par les petites araignées suspendues à une soie flottante, qui partaient à l’aventure, et par les graines de platane errant sur l’air comme de fines houppettes blanches. Il entendit le murmure du ruisseau glissant vers la lointaine mer. Enfin chaque vent qui passait tirait sur ses haillons pour l’entraîner :

- Viens, Kasperl, viens donc ! Tu verras le pays.

 

 

Il répondait :

- Ma mission n’est pas de voir le pays, mais de le garder. Et puis, je suis si heureux ici…

 

 

 

 

Une brise lui dit un jour :

- Ne sens-tu pas combien un bonheur qui coûte si peu est fade ? Quand on est fait de toile tendue sur des bâtons, comme le gréement d’un voilier, on prend le large ou l’on n’est qu’un niais. Vois, ton ombre a plus d’esprit que toi : elle voyage en tournant autour de ton immobilité.

Alors, pour ne pas rester inférieur à son ombre, le popanz Kasperl céda à l’appel des lointains. Il partit, sautillant sur son pied de bois et disant :

- Les villageois sont bien simples de croire que je vais rester ici à garder éternellement leurs raves. Je veux faire le tour du monde comme tout le monde, moi !

 

III Kasperl n’aurait pas facilement trouvé le col de la montagne par où l’on entre dans le Honigental si un oiseau qu’il avait abrité dans sa manche ne le lui avait montré. Quand il arriva à ce col avec la mésange, il vit de l’autre côté se déployer sous ses yeux le royaume d’Ach-und-Krach. Autant le Honigental était paisible et riant autant l’Ach-und-Krach paraissait inquiet et sombre.

- Qu’est-ce que ces lueurs là-bas, au sein de ces gros nuages noirs ? demanda Kasperl à la mésange.

- C’est, lui répondit l’oiseau, un orage qui fait rage sur une province. Ces étincelles sont des éclairs qui foudroient gens et bestiaux, arbres et maisons.

- L’orage pourrait-il passer sur le Honigental ?

- oui, si les vents le soulevaient par-dessus la montagne.

- Mais, reprit Kasperl, sur cette autre province encore ensoleillée, je distingue aussi des éclairs blancs.

- C’est, dit la mésange, que l’âme des habitants de ce noir royaume est aussi orageuse que leur ciel. Ces lueurs blanches sont celles des baïonnettes des soldats qui s’exercent, car l’Ach-und-Krach, ne rêvant que plaies et bosses, se prépare à conquérir tous les royaumes voisins.

- Cette armée pourrait-elle passer dans le Honigental ?

- Oui, si l’idée en venait au roi d’Ach-und-Krach.

Kasperl, plein d’une angoisse profonde, se retourna vers le Honigental qui, vert et bleu, semblait un bonheur lumineux à l’abri de sa haute montagne.

- Mésange, dit-il, je te remercie. Je renonce à aller plus loin. Je redescends vers mon cher pays natal, où l’on aura peut-être besoin de moi un jour.

Et il revint se planter dans son champ de raves. Les villageois de Pötnitz, qui ne s’étonnaient de rien, se contentèrent de dire :

- Tiens, Kasperl a repris ses fonctions !

 

IV Mais, bien qu’ayant exactement remis son pied de bois dans son trou de terre, Kasperl ne put recouvrer son ancienne et parfaite tranquillité. Au lieu d’un popanz de toile et de paille, toujours à demi somnolent, maintenant qu’il pensait au feu du ciel et aux lueurs des baïonnettes, c’était devenu un être nerveux et inquiet. Par les brins de sa tignasse et par son pied de bois il se sentait en relation avec l’univers. Il savait que le Honigental était entouré de dangers.

Les nuages d’abord. Dès qu’il en apparaissait un au-dessus de la crête lointaine des montagnes, Kasperl sonnait l’alerte :

- Serait-ce l’orage d’Ach-und-Krach qui passe chez nous ? Comme un coup de foudre enflammerait vite tous ces toits de chaume ! Et ces lourdauds qui dorment paisiblement en leurs chambres, ayant peut-être oublié d’éteindre leurs chandelles et leurs pipes !

Alors, tremblant à la pensée de l’incendie qui pourrait détruire son cher village, Kasperl s’institua le veilleur de nuit de Pötnitz. Dès que l’ombre avait recouvert la campagne, il commençait sa ronde, frémissant quand luisait un œil de chat ou un reflet de lune sur la vitre d’un fenestron, prêt à donner l’alarme. Et ces lourds villageois dormaient sans le savoir sous la protection de leur popanz plus clairvoyant qu’eux.

 

 

 

 

Le bruit de bottes ensuite. Par son pied fiché en terre, Kasperl percevait maintenant le piétinement sourd et lointain des bataillons d’ Ach-und-Krach s’exerçant sur leurs terrains de manœuvre, de l’autre côté de la montagne protectrice, et cette lointaine et sinistre rumeur l’empêchait de dormir.

 

V Un jour, par un frémissement continu et grandissant de la terre, Kasperl sut que l’armée d’Ach-und-Krach était tout entière en marche pour franchir le col et envahir le Honigental.

Les villageois ne se doutaient de rien, mais le roi devait l’avoir appris lui aussi, puisqu’il venait de décréter la mobilisation. Pour résister à l’invasion, chacun des cent villages du royaume devait fournir un homme, et Pötnitz le sien, comme les autres.

Alors Kasperl assista à cette chose étrange : tous les villageois de son cher village tombèrent malades en même temps. L’un ne pouvait marcher ; l’autre avait un rhume ; un troisième souffrait des dents ; un quatrième avait des battements de cœur, et tout cela était confirmé par leurs femmes. Une paix longue et heureuse les avait évidemment amollis ; ils ne comprenaient plus que leur royaume eût besoin d’être défendu…

Et l’on vit ce fait – le plus beau de l’histoire de tous les pays – un popanz qui, dans la lâcheté générale, s’offre à partir soldat pour sauver l’honneur de son village.

 

VI Quand le général de l’armée du Honigental vit arriver ce conscrit, il s’écria :

- Que voulez-vous que je fasse d’un épouvantail à moineaux ?

L’intendant chargé d’équiper l’armée se dépêcha de lui dire :

- M’général, permettez-moi de vous en souligner les avantages : ce soldat n’aura besoin que d’un soulier, d’une seule manche de pantalon ; en outre, ne mangeant pas, ce sera l’économie d’une ration de pain, de riz ou de sel ; enfin, s’il est tué, comme il n’a pas de famille, nous n’aurons pas de pension à lui payer. Plût au ciel que tous nos soldats fussent des popanz ! ce serait la plus invincible et la moins coûteuse des armées !

- Soit, dit le général. Et Kasperl fut enrôlé.

 

VII Et maintenant, vêtu de son uniforme de tirailleur, sautillant devant les cent guerriers du Honigental, Kasperl se dépêchait d’arriver au col vers lequel, sur l’autre versant, montaient les régiments d’Ach-und-Krach.

Il y arriva le premier. Le col était encore libre. Il se planta au beau milieu, les bras étendus.

Les ennemis, surpris de cette apparition, s’arrêtèrent et ouvrirent le feu. Les balles sifflèrent autour de Kasperl, firent étinceler les cailloux, soulevèrent de petits nuages de poussière. Plus de mille projectiles percèrent ses haillons. Il ne broncha pas. Toute la montagne retentissait du bruit de la fusillade.

Parfois, le vent déchirait le brouillard de la poudre, et l’ennemi stupéfait constatait que le défenseur du col était toujours à son poste, leur barrant le chemin.

Sur le soir, le commandant de l’avant-garde manda ceci à son roi :

- Nous avons épuisé nos munitions. Le défenseur du col est intuable ;

Le roi pensa :

- Bigre ! S’ils sont tous comme cela, de l’autre côté du col, nous n’en viendrons jamais à bout !

Et il dit tout haut :

- Messieurs, ce n’était qu’une manœuvre. Qu’on sonne la fin du tir et qu’on rentre à la caserne.

Et toute l’armée d’Ach-und-Krach fit sa retraite en bon ordre.

 

VIII Cependant, debout dans le col, Kasperl mourait lentement. Une balle avait enflammé sa paille, ses haillons se consumaient sans flamme. C’était comme un galon rouge qui peu à peu le dévorait. Sur le soir, quand les cent hommes du Honigental sauvés par son héroïsme osèrent le rejoindre dans le col, ce n’étaient plus que deux bâtons surmontés de son casque.

L’intendant dit au général :

- M’général, permettez-moi de vous souligner un autre avantage auquel je n’avais pas songé : les popanz sont des soldats si économiques qu’ils ne coûtent pas même le prix d’une croix à Sa Majesté, puisqu’ils la portent d’avance avec eux.

 

 

 

1 épouvantail

2 Il ne trouvait jamais le même total.