Site de Léonce BOURLIAGUET

 

Le jaune d’œuf

 

 

I Il était une fois une vieille paysanne très avare qu’on nommait Barbes-d’Ecrevisse. Elle possédait de petits champs de fèves, de pois, de haricots, de raves et de maïs. Et, pour en éloigner les oiseaux, ainsi que de ses blés et de sa vigne, elle postait partout des épouvantails faits de deux bâtons, d’une botte de paille et des habits verdis de son défunt mari. Elle en avait ainsi une bonne douzaine plantés ci, plantés là, comme le peuple du petit territoire dont elle était la Reine.

En été, bon ! bon ! Le jour, le chaud soleil. La nuit le scintillement rafraîchissant des étoiles. Oh ! le beau métier, qu’être alors épouvantail ! Mais quand vint l’automne, soufflons sur nos doigts et battons la semelle ! Et quand vint l’hiver, quelle misère !

Car cette vieille avaricieuse-là, au lieu de réunir ses bons et fidèles épouvantails en lieu sec, elle les laissa où ils étaient, et n’ayant rien à garder que des plaques de neige et des sillons pleins d’eau.

Ils patientèrent. Puis ils s’impatientèrent. Et, sautillant hors du trou de glèbe où ils étaient fichés, ils se réunirent et tinrent assemblée.

 

II Il y en avait deux parmi eux qui ressentaient plus vivement que les autres l’injustice, la dureté de la Mère Barbes-d’Ecrevisse. L’un se nommait Chapeau-de-Paille parce qu’il était coiffé d’un vieux canotier ; et l’autre, Chapeau-de-Feutre, parce qu’une vieille cloche déteinte couvrait son chef. Une fois les douze sujets de la Reine Barbes-d’Ecrevisse réunis sous la lune, ou sous la pluie, ou sous la neige, ou dans le vent, Chapeau-de-Paille, le plus éloquent, emplissait la nuit de ses clameurs révolutionnaires.

- O mes frères de misère, d’infortune et de grincement, disait-il, cette femme oublie les services que nous lui avons rendus pensant l’été, quand la fève portait sa gousse comme le pis d’une chèvre, le pois suspendait son sucre au fagot, le haricot grimpait à la perche, l’orge allongeait ses cils, la vigne gonflait ses grappes de sa folle salive, le blé courbait la tête comme pour réciter déjà la prière du pain quotidien. Elle s’obstine à nous tenir en faction sur des champs déserts, alors que nous serions si heureux en un coin de son hangar. Il faut faire une démarche énergique auprès d’elle et la sommer de nous mettre à l’abri.

- Cette démarche, fais la toi-même, ô Chapeau-de-Paille, s’écria l’assemblée des épouvantails.

- Avez-vous confiance en moi ?

- Alors, mes camarades, je me charge de porter votre cahier de doléances à la Mère Barbes-d’Ecrevisse.

- Et si elle te maltraite ?

- J’ai fait d’avance le sacrifice de ma vie !

- Et si elle refuse ?

- Alors, c’est la Révolution…

Sous la pluie nocturne de Décembre, les épouvantails firent un grand cri qui était un commencement de révolte.

Chapeau-de-Paille, sautillant, clochant sur son pied de bois, s’en fut à la maison de la Mère Barbes. Il ne se trompa point de chemin parce que le fenestron de la ferme brillait, jaune et doux, doux et calme, au bout de la plaine. Il frappa à la porte, fut admis en une cuisine où dansaient, mêlées, les lueurs d’une chandelle et les rougeurs d’un bon feu. La Reine soupait. Elle cacha sa surprise : c’était la première fois qu’un de ses épouvantails faisait une telle démarche… Elle en compris l’objet, mais ne laissa pas à Chapeau-de-Paille le temps de parler :

- Je t’attendais ! lui dit-elle. Assieds-toi là et mange !

Le député des épouvantails s’assit à la table royale ; et la vieille lui servit une merveilleuse assiettée de haricots au lard. Le pauvre diable mangea, but, se chauffa, jouit du bonheur de cette cuisine chaude et lumineuse, et ne s’en alla que longtemps, longtemps après la minuit, sans avoir rien dit pour ses frères.

 

- Eh bien ? lui demanda son peuple malheureux et frissonnant dans la pâleur de l’aube.

- Terrible discussion, camarades ! la vieille est inentamable. Nous avons âprement discuté toute la nuit… La décision est remise au mois de Janvier.

- Mais, lui demanda l’un des épouvantails, et cette tache de graisse que tu portes là, sur le revers de ta veste ?

- Ah !… J’oubliais de vous dire que cette vieille diablesse m’a forcé à laver la vaisselle !

- Bon ! Bon ! Attendons donc le mois de Janvier, murmurèrent tristement les pauvres épouvantails pleins de résignation ; et ils reprirent leur faction de misère dans la boue de leurs petits champs.

 

III Au mois de Janvier, Chapeau-de-Paille revint chez Mère Barbes-d’Ecrevisse. Il la retrouva dans la tiède cuisine où feu et chandelle mêlaient le jaune et le rouge.

Elle ne fut point surprise de le voir, et, avant qu’il ait pu ouvrir la bouche :

- Je t’attendais ! lui dit-elle. Assieds-toi là et mange et bois !

Chapeau-de-Paille s’assit à la table en face de la vieille. Il s’agissait cette fois d’une délicieuse platée de saucisses et de lentilles arrosée d’un vin à faire danser les chèvres et le chevrier. Le pauvre diable de député mangea, but, se chauffa, jouit de cette cuisine chaude et lumineuse, et ne s’en alla que longtemps, longtemps après la minuit, sans avoir rien dit pour ses frères.

- Eh bien ? lui demanda son peuple malheureux et frissonnant dans la pâleur de l’aube.

- La terrible discussion s’est rallumée, camarades. La vieille faiblit, mais se défend encore. Nous avons férocement discuté toute la nuit… La décision est remise au mois de Février.

- Mais, lui demanda l’un des épouvantails, et cette tache de vin que tu portes là, sur le revers de ta veste ?

- Ah !… J’oubliais de vous dire que cette vieille sorcière m’a forcé à rincer ses verres et sa bouteille… »

 - Bon ! Bon ! Attendons donc le mois de Février, murmurèrent tristement les pauvres épouvantails pleins de résignation ; et ils reprirent leur faction de misère dans la boue de leurs petits champs.

 

IV Au mois de Février, Chapeau-de-Paille revint pour la troisième fois chez la Mère Barbes-d’Ecrevisse. Il trouva la Reine dans la tiède cuisine où feu et chandelle continuaient leur jeu.

- Je t’attendais ! lui dit-elle, avant qu’il ait pu ouvrir la bouche, assieds-toi là, mange et bois !

Chapeau-de-Paille s’assit à la table en face de la vieille : et la moitié d’une omelette au lard fondante lui fut servie. Le pauvre diable de député mangea, but, se chauffa, jouit de cette cuisine chaude et lumineuse, et ne s’en alla que longtemps, longtemps après la minuit, sans avoir rien dit pour ses frères.

 - Eh bien ? lui demanda son peuple malheureux et frissonnant dans la pâleur de l’aube.

- Camarades, la vieille entêtée admet la justice de nos revendications, mais hésite encore à les satisfaire. Nous avons discuté toute la nuit comme des anthropophages… Mais elle m’a promis une réponse pour le mois de Mars !

- Fort bien ! lui dit l’épouvantail qui avait de si bons yeux ; explique-nous maintenant d’où vient ce jaune d’œuf que tu portes là, sur le revers de ta veste ?

Chapeau-de-Paille, à ce coup, resta court. Il ne sut trouver un commencement d’explication.

- Ah, gueux ! s’écria le peuple des épouvantails, nous avons compris d’où te vient une si bonne mine, et tant de décorations ! Tu t’es vendu à la vieille et nous tous avec toi ! Tu as fait ripaille avec elle au lieu de lui décrire notre misère ! tu t’es gobergé à ses frais et aux nôtres pendant que nous soupions de brouillard ! A mort, le déserteur ! le faux frère ! le traître !

Et, se jetant sur lui, ils le mirent en pièces : c’en est fait de Chapeau-de-Paille, il n’est plus que des fétus, des chiffons éparpillés et deux bâtons en croix allongés dans la neige fondante.

- Moi, j’irai à sa place et je réussirai là où il a échoué, par gourmandise et par lâcheté, dit Chapeau-de-Feutre.

Les autres épouvantails le regardèrent. Il était le plus sinistre de tous, maigre et noir, décharné, dépaillé, loqueteux, vert d’humidité, l’air sombre et menaçant. Celui-là personnifiait bien la misère de son peuple, il ne trahirait pas !

- Vas-y, dirent les autres gueux, et si la vieille refuse de t’entendre, c’est la Révolution pour de bon , cette fois !

Clochant, sautillant sur son pied de bois, Chapeau-de-Feutre s’en fut à la maison de la Mère Barbes. Il ne se trompa point de chemin parce que le fenestron de la ferme brillait, jaune et doux, doux et calme, au bout de la plaine. Il frappa à la porte, fut admis en une cuisine où feu et chandelle semblaient imiter les jeux de la jaune lune et du rouge soleil. La Reine soupait. Elle cacha sa surprise de voir un nouveau député. Elle ne demanda pas ce qu’était devenu Chapeau-de-Paille, le devinant peut-être, et ne pensa qu’à empêcher de parler ce nouvel ambassadeur.

 - Assieds-toi là, dit-elle. Mange et bois !

Et elle poussa devant lui une odorante salade de pissenlits pleins de chapons, c’est-à-dire de croûtes tendres frottées d’ail et de lard. Chapeau-de-Feutre frémit au fumet qui lui entrait jusque dans l’âme. Mais, héroïquement, il renversa l’assiette et s’écria :

- Femme sans entrailles, je ne suis pas à vendre, et les délices de ton buffet ne m’empêcheront pas de te rappeler que mes frères souffrent sous le vent d’hiver… Ils méritent autant d’égards que ta brouette et ton échelle. Ils veulent être recueillis en un coin de ton hangar.

- Et si je refusais ? demanda la Barbes d’un air menaçant.

- Si tu refusais ?… Ah, ce serait alors la Sainte Révolution ! Et pour commencer, je mettrais ta maison en feu et en flamme !

Et Chapeau-de-Feutre, allant au foyer, présenta à la flamme son bras de bois, et ce fut comme s’il tenait une torche. Une torche crépitante qu’il brandissait, insensible à la douleur. La Mère Barbes fut épouvantée par son air exalté et farouche. Elle vit sa ferme en feu et s’écria :

- Arrête ! Plonge ton bras dans le seau ! Tu vas brûler, mon mignon ! Promis, c’est promis ! cours dire à tes frères que je leur accorde un coin du hangar, le meilleur, là où le vent ne saurait atteindre, même lorsqu’il fait des zigzags !

 

V Partie gagnée. Chapeau-de-Feutre encore fumant s’en revint vers son peuple dans la nuit de mars où régnait comme une espèce d’amollissement de l’air. Soudain il vit que le feu, sournoisement, avait pris à ses vieux vêtements. Il allait brûler ! Rien ni personne ne pouvait plus le sauver ! Il se mit à courir, arriva haletant au lieu de réunion de ses frères. Il n’en vit que deux ou trois.

- Chapeau-de-Feutre ! tu brûles ! tu brûles ! s’écrièrent-ils, en s’écartant de lui, épouvantés.

- Peu importe ! s’écria Chapeau-de-Feutre. Où sont les autres ? 

- Ils s’attardent paresseusement sur leurs champs, ils rêvent, ils somnolent, il fait si bon… cette nuit est si douce !

- Dites-leurs, hurla Chapeau-de-Feutre du milieu des flammes qui l’enveloppaient maintenant, dites-leur que la Révolution est faite ! Que nous avons gain de cause ! Que la Reine des lopins, la Mère Barbes-d’Ecrevisse, accepte de nous loger dans le meilleur coin de son hangar, derrière la brouette et l’échelle…

Du centre de sa rouge tulipe de feu, Chapeau-de-Feutre s’attendait à un cri de triomphe qui eût justifié sa mort atroce en la rendant douce. Mais avant de s’effondrer dans un tourbillon d’étincelles, il eut encore le temps d’entendre les autres lui répondre :

- Ah pauvre ! ce n’était pas la peine que tu te donnes un si grand mal ! Il y a déjà autant de pâquerettes que d’étoiles : n’as-tu pas senti qu’arrivait le printemps