Site de Léonce BOURLIAGUET

Graine d’étoile

 

 

 

 

I Savez-vous la prétention des épouvantails, ventre de foin, ventre de paille ? Si vous leur demandiez :

- Que gardes-tu ? Ils vous répondraient superbement : LES ETOILES !

Douce illusion ! Ils croient qu’on les a mis en faction dans le firmament…

Le jour, ils ne sont que de pauvres hères, vêtus de hardes vertes, coiffés de chapeaux grotesques, hommes et femmes plantés de loin en loin, ventre de paille, ventre de foin. Mais, la nuit, ils ont la tête dans les constellations. Et si les étoiles – leurs étoiles – venaient à s’éteindre, leur pied, de chagrin, pourrirait plus vite, et ils s’allongeraient – morts – sur le sol, sans attendre la première bourrasque que l’automne envoie pour les renverser.

 

 

II Cette année-là, quand les maïs commencèrent à former leurs épis, les nouveaux épouvantails descendirent des greniers et s’allèrent planter en faction dans les champs. L’un d’eux, nommé Landrinet, était moins déguenillé que les autres. Une redingote mitée et un gibus lui donnaient la grave apparence d’un notaire de village ou d’un membre de l’Institut. En fouillant dans ses poches, il y trouva un vieux livre oublié. Comprenant qu’il avait ainsi en main la toute-puissance des hommes et des dieux, il essaya de lire dedans. Il n’y vit rien que du noir et du gris. Pourtant, à force d’y regarder, il découvrit des astérisques, ces petits signes à cinq pointes qui marquent certains mots auxquels le lecteur doit prendre garde. Et, sans s’apercevoir de la présence de la pie, qui s’était sournoisement perchée sur son épaule, il s’écria :

- De la graine d’étoile ! J’ai de la graine d’étoile !

« Idiot ! » pensa la pie. Et elle s’envola sans bruit.

Impressionnés de le voir le nez dans ce livre, les autres épouvantails lui demandèrent :

- A quoi te sert d’user tes yeux dans cette brique feuilletée ?

Il leur répondit :

- Réjouissez-vous de ma science ! Si le soleil venait à disparaître, j’ai en ce livre la puissance de le remplacer ; et si les fleurs nocturnes du firmament venaient à se flétrir, le lendemain, je l’ensemencerais d’autres fleurs !

Cela lui valut une grande considération, et il fut nommé à l’unanimité, par acclamation, président des épouvantails de la plaine.

 

 

III Or, la nuit suivante, le ciel se couvrit. Les milliers de fleurs d’or qui palpitaient doucement au-dessus des vieux chapeaux disparurent, à la grande consternation des épouvantails. Ils attendirent vainement jusqu’à l’aube qu’elles reparussent. Au premier rayon, sautillant sur leurs pieds, ils se rassemblèrent autour de Landrinet et lui dirent, en psalmodiant leur prière pour la rendre plus touchante :

 

O Monsieur le Président,

Ouvre ton livre et vois dedans

Ce qu’il faut faire (Sois leste !)

Pour ranimer notre jardin céleste !

 

- Je vais y aviser ! répondit Landrinet d’un air supérieur, mais laissez-moi seul, pour que rien ne trouble ma lecture et ma méditation.

Et les épouvantails se retirèrent en bavardant de l’événement par groupes, hommes entre eux, femmes entre elles, tandis que, grattant son vieux livre, Landrinet recueillait la précieuse graine d’étoile, au creux de sa main de bois.

 

 

 

IV Alors, cette scélérate de pie rentra en scène. Elle voleta autour des épouvantails-femmes qui s’en revenaient dans leurs maïs, et leur caqueta ceci :

- Mesdames, la mode est aux mouches, à la Cour du Roi ! Point de beau visage sans deux ou trois points noirs qui en rehaussent le teint !

- Et où veux-tu, bavarde, que nous trouvions des mouches ? s’écrièrent les épouvantailles, déjà tentées.

- Courez après Landrinet, forcez-le d’ouvrir sa main, elle est pleine de mouches du meilleur perruquier, qu’il veut offrir à la lune !

Les femmes en guenille n’eurent pas plutôt entendu cela qu’elles se mirent à la poursuite de Landrinet. Landrinet gravissait la pente d’une colline du haut de laquelle il voulait ensemencer le firmament. Elles l’entourèrent, le bousculèrent, le forcèrent d’ouvrir la main et lui prirent tous ses astérisques.

- Malheureuses ! criait le malheureux, c’est de la graine d’étoile ! C’est de la semence que je vais répandre en ce ciel gris !… Misérables ! par votre faute, vos maris ne contempleront plus jamais d’étoiles !

- Qu’importe ! répondirent les épouvantailles, s’ils nous contemplent, nous, et nous trouvent plus jolies !

 

.. Et, se disputant aigrement, elles se partagèrent la graine d’étoile et se la collèrent sur le museau.

- Il ne me reste plus qu’à me pendre ! Mes administrés vont me croire un imposteur ! gémit le pauvre Landrinet.

- Point ! lui dit la pie, qui voulait sa perte complète. Point ! Continue de gravir ce coteau, tu trouveras d’autre graine d’étoiles, et les épouvantails verront que tu avais dit vrai !

 

 

V La tête vide, machinalement, Landrinet continua de monter. La pie voletait devant lui. Elle le conduisit ainsi à un petit tas gris sur le sol, qu’elle éventa d’un coup d’aile, et l’infortuné président vit luire une graine d’étoile infiniment plus vivace et plus belle que celle qu’il avait picorée dans son vieux bouquin.

- Emplis-t’en les poches ! dit la pie.

De sa main de bois, Landrinet s’en emplit les poches.

- Et maintenant, dit encore la pie, gagne le haut de la colline et sème : c’est de la graine qui lève vite !

Landrinet reprit son ascension dans la nuit tombante, sous un ciel gris – et la pie s’en alla en ricanant : « Un garde champêtre de moins ! »

 

VI Alors les braises du feu de pâtre qu’il avait mises en sa poche, de son insensible main de bois, les braises, mordirent l’étoffe de la vieille redingote. Ce ne furent tout d’abord que des prunelles ardentes qui allaient en s’élargissant. Tout le tissu devint de la dentelle rouge. Puis le feu s’en prit à la paille, et, par l’échancrure du col, il sembla que le cœur de Landrinet sautait dehors en une première flamme. L’épouvantail s’embrasa comme une torche. Les autres, de la plaine, virent une grande lueur sur la colline et, peu après, une colonne d’étincelles, de graine d’étoile, qui montait tout droit là-haut…

Peu après, le ciel se découvrit, le firmament reparut, mais aucune clameur de joie ne retentit dans les maïs : les épouvantails ne regardaient plus les étoiles : il n’avait d’yeux que pour leurs Dames, mouchetées à la mode de la Cour.