Site de Léonce BOURLIAGUET

La Barbotte

 

 

 

 

C’était le printemps, l’été, la bonne saison, la grande foire des fleurs et des insectes. Mlle Létamine disait chaque soir :

- Portez ceci, portez cela demain matin. Gare si on oublie, gare !

Tout d’abord, il avait fallu apporter des violettes, des coucous qui sont les primevères des prés, des narcisses... On allait chercher des fleurs dans les champs autour de la ville, le long des chemins creux où gisent de vieux seaux hygiéniques. Et puis, à la Maternelle, Mlle Létamine faisait là-dessus des leçons de choses. On apprenait que les violettes ont une longue queue, que le narcisse sent mauvais, que la corolle des coucous est sucrée, que l’ortie pique et que le chiendent purge Médor. Ces parures de la terre rassemblées par tant de petites mains embaumaient la salle de classe, surchargeaient les tables et, mi-flétries, jonchaient enfin les travées. On marchait dessus après les avoir maniées, flairées, dessinées, et la femme de service les balayait en ronchonnant.

Or, coup sur coup, deux réfractaires se révélèrent. Un matin, Petit-Œuf n’apporta pas de lierre. Le même jour, Zézette n’apporta pas de lierre non plus. Oublis. Deux jours après, encore eux ! Il fallait présenter des mouches : Petit-Œuf n’avait pas trouvé la boîte où les mettre, Zézette n’avait pas pu en attraper.

Alors, Mlle Létamine se fâcha : Poulpinet était un fieffé polisson, quant à Zézette, oh ! la vilaine ! La pauvre chasseresse bredouille pleura de dépit.

Quelques jours plus tard : « Apportez-moi un insecte, une « barbotte », n’importe laquelle, dit Mademoiselle. Il y en a tant qu’on veut. Mais pas de celles qui piquent, par exemple ! »

Le lundi suivant, dans la rue des Epinettes où est l’école Maternelle qu’on appelle à Saint-Valer la Sorbonne des Cagassous1 , chacun avait un captif. Au creux d’une boîte de pastilles pectorales, Nicot montrait un coupe-doigt que son papa avait fait tomber avec sa casquette ! Mastic transportait une sauterelle verte dans le tunnel obscur d’un cartonnage ayant contenu du macaroni ; Ragot avait une cétoine, et Petit-Œuf, à l’entour d’une bouse cuite au soleil, avait attrapé un noir géotrupe qui faisait le mort quand on lui grattait le ventre, immobile, pattes raidies et gilet chatoyant.

 

 

 

 

Seule, Zézette n’avait rien dans sa boîte ; car elle avait tout de même apporté une boîte, probablement pour dire avec plus de vraisemblance que sa barbotte s’était envolée.

- Tu vas voir quel savon !

En effet, elle allait être grondée. Au coin, Mademoiselle, et que je ne vous voie plus !

Tout le long de la rue des Epinettes, la fillette pleurait d’angoisse. Son petit nez retroussé rougissait et ses yeux étaient troubles comme l’azur d’un ciel d’hiver, sans que cela apitoyât personne. On ne la plaignait pas, la poupée trop bichonnée par une maman vaniteuse : ça lui apprendrait à faire la fière ! Et on la laissa à ses larmoiements devant la boutique du charcutier.

Mais après avoir hésité, réfléchi, réfléchi, hésité, Petit-Œuf lui donna son bousier.

Il le lui donna en frémissant d’un émoi heureux parce qu’il l’aimait. Aussi bien était-elle digne de l’être. Ses cheveux faisaient penser à la toison des douces brebis noires, ses yeux aux myosotis, ses lèvres aux cerises et sa peau saine au pain doré qui sort du four ; quant à ses jambes, elles ne faisaient encore penser à rien. Elle était toujours bien vêtue, propre et parfumée : évidemment elle n’était point née sous un chou cabus mais plutôt sous de belles jacinthes. Et le plébéien Petit-Œuf, subissant l’attrait cruel de cette enfant aristocratique, eut donné son os, sa chair, son sang et son souffle pour obtenir un regard d’elle. Mieux que cela, ayant accepté sans façons la barbotte, elle la paya d’un sourire, déjà consolée, presque rayonnante.

Dès qu’on fut assis, Mlle Létamine demanda les barbottes. Zézette donna la sienne d’un air modeste et fut félicitée. Visiblement, Mademoiselle ne savait pas ce que c’était que cette bête-là. Elle la regarda plus longuement que les autres à cause de son joli ventre.

Puis on constata que Petit-Œuf encore une fois, n’avait rien apporté.

- Au coin ! Faisons-lui les cornes, commanda Mlle Létamine.

Et, tandis qu’il marchait vers le coin infamant sous le haro joyeux de la classe, Petit-Œuf coula un regard vers Zézette. Il eût aimé la voir toute pâle, triste de son chagrin, le cœur gros de la même peine. Mais, souriante, divinement belle, elle lui montrait les cornes, comme les autres.

 

« Petit-Œuf »

 

 

1 les cagassous : les petits merdeux