Site de Léonce BOURLIAGUET

La Baboille

 

 

 

 

 

Boussarie était merveilleusement adroit. Il est vrai qu’il possédait un couteau à manche de corne rouge, un de ces robustes outils qu’on trouve dans la poche de tout vrai paysan et qui servent aux frustes à découper le pain rassis avec des gestes de prêtre et d’avare. A la saison des gaulages, il savait se procurer une cacode, c’est-à-dire une noix énorme, trois fois la taille ordinaire, la forer au fer rouge, la curer et planter là-dedans un moulineau qu’on lançait avec une ficelle. A la saison des sèves montantes, il perçait des flûteaux ou faisait des cornets à musique en enroulant sur lui-même un long pan d’écorce neuve. D’un fût de sureau, il tirait un péterave qui lançait au loin des balles découpées dans une pomme de terre, ou bien, oblitéré d’un bouton à quatre trous, servait de seringue. D’une fourche de bois et d’un vieil élastique ou d’une jarretelle maternelle, il montait un infaillible lance-pierre, et il connaissait la technique qui permet de construire un « touliphon » ou téléphone de campagne, en tendant une corde entre deux boites en fer blanc. A part ça, et faute d’y pouvoir employer ses dix doigts et son couteau, il ne comprenait rien à tout ce qui se passait en classe.

Il avait des ruses de Peau-rouge. Si on lui infligeait de la copie, il fichait trois porte-plumes en une early-rose et traçait trois lignes à la fois. Il ramassait les pensums dans la caisse à papier, les glaçait au fer à repasser et les faisait « resservir », spécialement les verbes bavarder, manger en classe, dormir et s’oublier. Quand M.Barbasse, naguère, lui tirait l’oreille, il donnait à sa tête un branle merveilleusement calculé sur celui de son tortionnaire pour en annuler les effets. Et si l’œil de basilic du maître le surprenait exécutant un geste insolite, il achevait ce geste harmonieusement en quelque chose de naturel et d’innocent, comme qui se frotte, se gratte ou écarte une mouche importune.

Boussarie avait découvert qu’on peut se faire la raie avec le savon à barbe de son père. Il annonçait la venue des trains en écoutant les poteaux télégraphiques, et les changements du temps en se basant sur les bains de poussière des poules. Il connaissait des tas d’oiseaux et des flopées d’insectes. Il prenait des goujons et même des truites avec un fil « Au Conscrit » et une épingle. Il levait des nids longtemps observés et gagnait des cent sous à porter des jasses ou pies à la Mairerie. Ayant une fois tué une belette et l’ayant promenée de maison en maison, il avait à ce titre perçu six douzaines d’œufs et soixante-quinze centimes. La vieille buraliste Gudule avait secrètement recours à lui pour se procurer le pulvérin de saule qu’elle ajoutait au tabac à priser. Il menait plusieurs fois l’an la truie au verrat, la chèvre au bouc, la vache au taureau et il avait vu, caché à moins de dix mètres de leur alcôve, deux jeunes gens de son village faire l’amour tout de bon dans les bois. Cela avait singulièrement élargi le champ de ses connaissances, de ses pensées et de ses ambitions.

Tel était Boussarie, dit la Baboille.

 

« Petit-Œuf »