Site de Léonce BOURLIAGUET

La tasse de lait

 

 

I Le Diable, qui, prenait les eaux à Vichy, eut envie de manger des huîtres fraîches. Il envoya donc un diablotin en chercher à Arcachon. Passant par le bourg de Laguenne qui est en Corrèze, ce diablotin, qu’avait fatigué la longueur du chemin, ressentit une soif ardente, et il se serait volontiers désaltéré à la fontaine si la grand’place avait été déserte : mais gens, bestiaux et volailles, ne cessaient d’aller et venir autour du jet d’eau fraîche. Notre diablotin se résigna donc à passer et ne s’arrêta, épuisé, qu’à la dernière maison du village où, se trouvant enfin seul, il s’assit sur un banc pour prendre un court repos.

Ce banc se trouvait sous une fenêtre ouverte. Le diablotin, hasardant un regard entre les pots de géranium, vit en une cuisine, une vieille femme assise devant une tasse de lait. Cette vieille femme était une percluse qui ne se mouvait sur ses vieilles jambes qu’à grand’peine, à l’aide de deux béquilles. Elle attendait que son lait fût refroidi pour le boire.

La vieille avait l’œil sur sa tasse parce qu’un chat attendait lui aussi, et aussi une multitude de mouches qui voletaient par la cuisine. Le diablotin imagina que ce pourrait être lui qui boirait ce lait. Mais comment en détourner l’attention de la vieille femme clouée par les rhumatismes sur son fauteuil ?

 

II C’est alors que le diablotin remarqua que des enfants, dérangés dans leurs jeux par la cloche de l’école, avaient abandonné sur le banc une demi-coquille d’œuf contenant de l’eau de savon et des pailles. Il conçut aussitôt un plan dont le Diable lui-même eût été fier :

Il souffla une bulle de savon. Mais cette bulle, au lieu de revêtir les brillantes couleurs de l’arc-en-ciel, devint jaune comme un beau gâteau de miel, et, se détachant de la paille, passa devant la fenêtre. Les mouches de la cuisine l’aperçurent et se dépêchèrent de la suivre en un ruisseau noir et bourdonnant.

« Tiens ! se dit la vieille femme, toutes mes mouches s’en vont ! Mais où vont-elles ? »

Le diablotin, là-dessus, souffla une seconde bulle qui, au lieu de s’arrondir, devint comme une belle andouille bien grasse, bien reluisante, qui se détacha de la paille et passa en se dandinant devant la fenêtre. Le chat l’aperçut et, cessant sa faction devant la tasse de lait, sortit en courant de la cuisine pour voir où allait se poser cette friandise volante.  

 

 

 

« Tiens ! se dit la vieille femme, mon chat qui s’en va lui aussi !... Mais où va-t-il ? »

Le diablotin croyait qu’elle allait se lever, s’armer de ses béquilles et chercher à voir où filait le chat : mais bernique1 ! La percluse ne se mettait en mouvement que contrainte et forcée. Se contentant de mieux ajuster ses lunettes, elle resta assise devant sa tasse de lait fumante, et notre souffleur d’andouilles et de rayons de miel vit bien que son déjeuner lui coûterait plus cher qu’il ne l’avait cru.

 

 

III Alors il souffla une troisième bulle qui prit la forme et le teint de la tête du cordonnier Justin ; cette forme passa devant les géraniums de la fenêtre, à hauteur d’homme, vivante à s’y méprendre, avec des joues mal rasées, une empreinte de poix, un nez rouge ; la vieille femme la vit et pensa :

- « Tiens !... Voilà Justin qui passe. Mais où va-t-il ? »

Ensuite, le diablotin souffla une autre bulle qui prit la forme et les couleurs de la tête du charcutier Cyrille ; cette bulle passa devant les géraniums de la fenêtre, à hauteur d’homme, vivante à s’y méprendre, avec des joues vermeilles, des moustaches rousses et trois mentons ; la vieille femme le vit et pensa :

« Tiens ! Voilà Cyrille qui passe lui aussi ! Mais où va-t-il ? »

Cependant, le diablotin continuait son manège, une bulle après l’autre, de sorte que la vieille femme vit passer devant ses fleurs le cantonnier, l’épicier, le facteur, le forgeron, le buraliste, le brigadier de gendarmerie, le Maire et son adjoint ; puis le souffleur d’eau savonnée, redoublant de talent infernal fit défiler les femmes, la Toinette, la Marie, la Justine, la Cyrillette, la Pacraque, la demoiselle de la Poste, la Directrice de l’école, toutes et tous vivants à s’y méprendre, rasés, pas rasés, peignés, pas peignés, chauves ou chevelus, gras ou maigres, moustachus, pas moustachus, rouges, roses, gris ou jaunes très pressés et allant tous dans la même direction. Et à chaque passage, la vieille femme de répéter d’un ton de plus en plus ému :

« Tiens ! Encore un Tel qui passe ! Mais où va-t-il ? Où vont-ils tous en courant ? »

 

 

Elle était dévorée de curiosité, mais elle ne bougeait pas encore, sa tasse de lait ne fumait plus que faiblement, le moment où quelqu’un allait la boire approchait, et le diablotin, voyant s’épuiser son eau de savon, commençait à croire que ce ne serait pas lui !

 

 

IV Enfin, s’armant d’un grand courage, il fit ce qu’aucun autre diablotin n’aurait osé faire : ramassant ce qu’il restait d’eau bleue dans la coquille de l’œuf, faisant une grimace affreuse et murmurant : Pourvu que mon Maître le Diable n’en sache jamais rien !... il souffla une dernière bulle qui prit la forme et les couleurs de la tête de Monsieur le Curé de Laguenne. La vieille femme vit Monsieur le Curé passer d’un air très pressé, très préoccupé devant les géraniums de sa fenêtre.

A ce coup :

- Mon Dieu ! Mon Dieu ! chevrota-t-elle, il doit se produire quelque chose d’extraordinaire puisque tout le monde y court ! 

Et là-dessus, le Diablotin, tapi sous la fenêtre, entendit du remue-ménage dans la cuisine, bruit de pieds, de béquilles remuées, gémissement du fauteuil, souffle de la percluse, enfin toutes les rumeurs annonçant qu’elle se levait péniblement pour aller à la porte, palpitante de curiosité.

Il se dépêcha de se cacher sous le banc.

Clopin clopant, haletant, toussant, geignant, la vieille femme se traîna vers la porte de la cuisine, sortit dans la ruelle, regarda, surprise de ne voir personne sur la route où toute la bourgade devait pourtant être rassemblée.

Le diablotin en profita pour se glisser entre les pots, sauta dans la cuisine, heureux du déjeuner qu’il allait prendre et du vilain tour qu’il venait de jouer à la vieille femme de Laguenne...

Mais il fut bien attrapé à son tour : dans sa hâte, la vieille paralytique avait, sans s’en apercevoir, renversé la tasse de lait !

 

 

Paru dans « Contes de la chevillette » Editions Bias, 1961

 

 

1 Bernique : exclamation exprimant la déception.