Site de Léonce BOURLIAGUET

Le saut du diablotin

 

 

I Un diablotin qui rentrait en Enfer par une nuit profonde marcha par mégarde sur la queue d’un vieux loup endormi parmi les feuilles sèches d’un bois de châtaigniers. S’éveillant aussitôt, fort en colère, la male bête se mit à sa poursuite. Et cela prit le chemin du vent par crêtes et par creux, par près et par landes, le loup sur ses quatre pattes en des bonds énormes et le diablotin sur ses deux pieds, qu’il aidait de ses petites ailes noires quand il se sentait serré de trop près : mais ces ornements de chauve-souris étant de trop faible envergure, cela ne l’enlevait que comme un jeune poulet encore en duvet, et, vraiment, il y allait de sa peau et de ses cornes !

Poursuivi et poursuivant arrivèrent ainsi dans le Causse, entre Souillac et Brive. Et là, un obstacle se présenta au bas d’une colline : le diablotin se trouva sur le bord d’un champ récemment labouré. Il le vit à temps dans l’ombre, pour n’y point mettre les sabots, car il s’y serait embourbé, la terre étant molle et profonde du fait de grandes pluies. Profitant donc de son avance, le diablotin suivit le bord de ce champ, qui lui parut très long, en remontant le ravin.

« Diantre 1 ! pensait-il en courant, en voletant maigre, diantre ! Si la largeur répond à la longueur, c’est une belle pièce de labour que voilà ! »

Arrivant enfin au bout du champ, il vit briller le fenestron d’une pauvre cabane, où il n’eut que le temps d’entrer par la cheminée ; le loup, qui croyait déjà le tenir, referma sa gueule sur le vide, avec un bruit de cassette et un hurlement de rage.

 

 

II Il n’y avait, dans cette cabane, qu’un pauvre homme qui eut une fière peur en voyant une espèce de singe ailé, rouge et noir, dégringoler dans le feu auquel il se chauffait en soupant. Le diablotin le rassura de son mieux, lui expliqua ce qui l’avait contraint à se présenter de si étrange façon, lui demanda asile pour la nuit : et les voilà les meilleurs amis du monde, attablés ensemble devant le souper qui était de pain noir, d’oignons, de sel et de vin aigrelet.

Tout en mangeant de bon appétit, le diablotin fit parler son hôte. Il apprit ainsi que le rustre vivait, seul en cette cabane, des produits de son champ, précisément celui-là où le fuyard n’avait osé mettre ses pieds fourchus, et qu’il s’estimait profondément heureux à force de tranquillité et de liberté. Point de voisins, point de chefs, nul souci : les cigales du Causse ne jouissaient pas d’une félicité plus parfaite. Et il disait cela d’un ton si pénétré, si vrai, que le diablotin sentit s’émouvoir toute sa malignité.

« Attends un peu, balourd ! pensa-t-il, je saurai bien te faire regretter tes confidences !

Bref, il passa la nuit dans cette cabane hospitalière, partageant le lit de l’homme après avoir mangé la moitié de son souper. Et, dehors, découragé d’attendre dans la fraîcheur de la nuit, le loup s’en alla.

 

 

III Le lendemain, au jour bien clair, le diablotin vit avec surprise que ce champ qui l’avait arrêté, il eût pu le franchir d’un bond si la nuit ne l’avait empêché d’en mesurer la largeur. Car c’était un lopin étiré entre deux collines ; et s’il était fort long selon la longueur du ravin, selon sa largeur il n’était pas large : vous eussiez cru un chemin. C’était un champ en lanière, comme on dit. L’homme, dont les besoins étaient limités, ne labourait que le milieu, le meilleur de ce fonds, là où s’était rassemblée la bonne terre des deux collines ; et cela faisait comme un mince et long serpent épousant la forme et l’étendue du ravin.

« Bon ! retenons le dessin singulier de cette pièce ; nous en trouverons bien l’usage », pensa le diablotin.

Et, promettant à son hôte de revenir bientôt, il en prit congé. L’homme, qui croyait savoir ce que vaut la parole d’un démon, ne s’attendait pas à le revoir jamais. Pourtant, l’autre tint parole : huit jours après il reparut, amenant une femme au paysan. Les noces furent bientôt faites, et le diablotin s’en alla, pour de bon cette fois, en se frottant joyeusement les mains, car il jugeait que c’en était fini de la tranquillité et du bonheur de l’homme. O la bonne tradition diablotine, que de faire payer un bienfait d’une si mauvaise monnaie !

 

 

IV Plusieurs années après, le diablotin se disputa avec le Diable son père.

Son père le Diable l’ayant, au sujet de je ne sais quelle sottise, traité d’incapable et de paresseux, le diablotin s’écria :

- Vous exagérez ! par le champ que je sauterais en large, eût-il cinq cents toises de long !

- Je te prends au mot ! répliqua le Diable ; voilà un saut que je veux te voir faire ! mais, comme je suis bon prince, je te laisse le choix des lieux, pourvu que les cinq cents toises y soient en longueur !

Le Diable parlait ainsi parce qu’en son raisonnement un champ de cinq cents toises de long devait en comporter au moins trois cents de large : distance qu’un diable adulte lui-même ne pouvait franchir d’un seul saut ; et le diablotin avait hasardé cette gageure parce qu’il se rappelait le petit champ en lanière, au creux des deux collines du Causse, entre Souillac et Brive, si facile à sauter d’un seul élan.

C’est là qu’il conduisit le Diable son père.

 

 

V Mais, quand ils y furent arrivés, le diablotin fut bien attrapé. Pour nourrir sa femme et les cinq enfants qu’il en avait eus, l’homme avait été obligé de labourer sur toute la largeur de la bonne terre, entre les collines ; et cela, allant d’une pente à l’autre, s’étendait maintenant assez pour rendre vain un saut, fût-il aidé de deux petites ailes de chauve-souris.

- Saute ! saute ! tonna le Diable en le voyant hésiter, je te l’ordonne !

Le diablotin sauta de toutes ses forces, manqua l’autre lisière ; et, là où il retomba, son père le Diable le transforma en roc par un frapon2 de colère.

 

Description : C:\Users\Bruno\Desktop\sc0004.bmp

 

... Il y est toujours, le vilain caillou, et le laboureur doit le contourner de sa charrue, car le petit champ en lanière existe encore entre Souillac et Brive ; on le voit en passant, du haut du train, quand on ne dort pas.

 

 

1    Altération du mot « diable’

2    Frapon : coup