Site de Léonce BOURLIAGUET

Caquerolle

 

 

I En ce temps-là, seule sur le coteau d’où elle dominait la chétive bourgade, l’église de Salies était encore toute neuve et saupoudrée de chaux fraîche comme de talc un nourrisson. Elle venait d’être construite des pauvres deniers du pays. Elle tendait son arcade dans le bleu du ciel, face au déroulement prodigieux des Pyrénées ; et la musique de ses trois cloches, quand elle s’éparpillait en pluie de fleurs sonores sur la plaine verte où luit le Salat1 , était si douce qu’elle donnait envie de pleurer avec les oreilles.

Près d’elle croissait un jeune noyer.

 

Passant par le pays pour aller en Espagne, le diable reçut sur son noir visage la blanche réverbération de son sourire et se mit en colère. Il tordit de rage le jeune noyer puis rua2 une pierre dans l’un des vitraux. Le noyer resta bossu, incliné vers l’église, désormais languissant. La pierre fit un trou au vitrail. Et le diable continua son chemin en se promettant de rapporter d’Espagne assez de soufre et de poix pour brûler cette jeune église à son retour

 

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II Et voici : au bout de celle de ses branches qui touchait presque au vitrail percé, le pauvre noyer se dépêcha de concentrer ce qui lui restait de sève pour former une noix, une seule, la première et la dernière, car il se sentait mourir.

La branche s’allongeait péniblement, la noix grossissait lentement. Elle s’appelait Caquerolle et le noyer voulait l’offrir à Dieu.

Peu à peu, de son bras vert dont les feuilles jaunissaient déjà, le noyer toucha le vitrail et introduisit Caquerolle dans l’église par le trou qu’avait fait le diable. C’était en septembre, elle était encore enveloppée de son brou.

 

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A ce moment, le diable revint d’Espagne avec une bonne provision de soufre et de poix. Il était très fatigué d’avoir passé les cols. Il décida de se reposer dans le pays de Salies et, avant de brûler l’église, de bien faire enrager le curé.

 

 

III Il prit donc la figure d’un enfant de chœur. A partir de ce jour-là, plus de leçon de catéchisme, de messe ou de vêpres sans scandale. Une fois, c’était le cricri d’un grillon, le coassement d’une grenouille qui interrompait les chants. Une autre fois, le diable lâchait dans l’église une poignée de hannetons bourdonnants, de frelons furieux ou une pauvre hirondelle apeurée qui effrayaient et distrayaient les fidèles. Il apportait ces pauvres bêtes dans sa poche, qui était un arsenal de malice. Plus de recueillement, plus de ferveur et même plus de gravité. Les prières retombaient comme des jets d’eau. Le pauvre curé en perdait la tête. Il eut toutefois le bon esprit d’essuyer ses lunettes et d’observer ses enfants de chœur. Il découvrit ainsi que tout cela venait de celui dont le diable avait pris la figure et se promit de le fouiller avant vêpres et de lui repeindre les oreilles3 au besoin.

 

 

IV Or, en errant autour de l’église avant l’heure de cet office, le diable reconnut le noyer qu’il avait tordu, vit la branche jaunie qui introduisait son unique noix dans l’église et, comprenant son dessein, se mit à ricaner :

- Arbre bossu, dit-il entre ses dents, la noix que tu voulais offrir à Dieu, c’est le diable qui la mangera.

Et, ramenant la branche, il cueillit Caquerolle, puis, d’une étreinte haineuse, dessécha si définitivement le noyer qu’on eût pu tout de suite faire quatre paires de petits sabots.

Son propos était d’écraser Caquerolle entre ses dents, avec un grand craquement de bois sec qui troublerait les vêpres. Il la mit donc dans sa poche. Mais, comme il entrait dans la sacristie, le curé lui allongea la main dessus, le fouilla, trouva la noix et la confisqua, se contentant pour cette fois de faire les gros yeux, sans mot dire.

(S’il ne trouva point le soufre et la poix, c’est que le diable les tenait cachés au fond de sa gueule)

Que serait devenue Caquerolle si elle était restée dans la poche du curé jusqu’à ce qu’il soit nommé archevêque ? C’est ce que le sacristain lui-même n’aurait su dire. Mais la servante du presbytère était vieille, la poche était percée, la petite noix s’en échappa, roula sur le pavé de l’église et s’alla cacher entre deux dalles, au contact du sol frais.

 

 

V Le diable fut si furieux d’avoir été fouillé par un simple curé de canton qu’il reprit aussitôt la forme hideuse de Satan, et, la nuit suivante, survolant l’église sur ses grandes ailes noires, en aspergea la toiture de soufre et de poix enflammés. Il y eut un grand feu qui rougeoya si fort que la première neige sur les montagnes en parut rose au fond de l’horizon nocturne. Au matin, il ne restait plus que l’arcade aux cloches et les quatre murs. Le diable, qui tournoyait au-dessus de l’incendie, dans l’air où grisonnait le petit jour, prit alors la voix d’un vol d’oies sauvages pour clamer aux habitants de Salies :

- Onques messe ne sera dite en votre église, manants de Salies, car, par mes soins, n’aurez assez de deniers pour la recouvrir !

 

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Et il est bien vrai que, longues années suivantes, il fit régner de telles sécheresses en soufflant sur le pays du four de sa bouche qu’on n’y eut jamais assez de lait de chèvre pour faire des jonchées4 ni assez d’argent pour rendre une toiture à l’église. On trouva dans la bourgade une grange où dire les offices, et, crainte de s’enrhumer, personne ne vint plus dans l’église décoiffée.

 

 

VI Mais les voies du Seigneur sont impénétrables même pour le diable. Dans cette église abandonnée, Caquerolle germa sous les décombres, parmi les ronces et les orties, et devint lentement et secrètement un noyer vigoureux. Un beau jour, son dôme apparut au-dessus des vieux murs noircis et lézardés. L’église avait retrouvé un prêtre. Un grand prêtre à chasuble verte qui célébrait une messe éternelle, debout devant l’autel, ouvrant ses longues branches pour dire sans fin : Dominus vobiscum !

C’est depuis ce temps-là que les gens de Salies reviennent en automne à leur église brûlée : ils y reçoivent, droit sous le ciel bleu, à la perpendiculaire de l’azur du Paradis, l’absolution sans confession et y communient avec des noix.

                                                                                                                                                                                                                    

 

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Ce conte a été publié dans « Hototogisu », éditions Magnard, 1953

 

 

1 Rivière d Couserans en Ariège

2 Rua : lança

3 Repeindre les oreilles : les tirer pour les faire rougir…

4 Jonchée : petit fromage fait dans un panier de jonc