Site de Léonce BOURLIAGUET

Les  vesces  de  loup

 

 

En ce temps-là, les petits canards sortaient tout gris de leur coquille : gris comme s’ils étaient éclos dans de la cendre.

L’un d’eux, qui se trouvait avoir des goûts d’explorateur, s’écarta si bien qu’il se trouva seul dans un pré où il fit la grande découverte du champignon-tout-rond-tout-blanc-sur-l’herbe.

(J’appelle ainsi ce champignon parce qu’alors il n’avait pas de nom.)

Le petit caneton gris s’en rapprocha et en fit le tour :

─ Ni porte, ni fenêtre, ni anses, se dit-il, ce doit être un œuf. Couvons-le. Il aurait froid et le petit frère qui est dedans périrait.

Et il s’assit sur le champignon-tout-rond-tout-blanc-sur-l’herbe.

 

 

A ce moment arriva le renard. Surpris, il demanda au petit caneton gris :

─ Que fais-tu là, clampin1 ?

─ Je couve un œuf d’où sortira un autre petit caneton gris, mon frère.

─ oh! bien, pensa le renard : attendons la fin de l’entreprise, cela me fera deux bouchées au lieu d’une.

Et il se mit sur son séant. Au bout d’une minute, un pivert heurta de son bec contre le tronc d’un arbre. Le renard tressaillit :

─ Qu’est-ce là ? demanda-t-il au couveur.

─ C’est mon petit frère qui essaie de rompre la coquille : il veut éclore. Il faudra peut-être l’aider.

─ Ote-toi donc de là, dit le renard, que j’ouvre moi-même la caisse.

Le caneton gris descendit du champignon-tout-rond-tout-blanc-sur-l’herbe, que le renard frappa de sa patte. Alors sortit de cette outre molle un grand jet de poussière jaune qui lui emplit la gorge et l’aveugla.

 

 

Pendant qu’il éternuait et jurait, le caneton gris se sauva, car il avait reconnu la male bête à l’odeur de ses dents.

Le renard chercha la mare à tâtons et s’y débarbouilla.

─ Le caneton gris m’a bien attrapé, se dit-il, mais à mon tour j’attraperai le loup.

Il courut donc par les prés en faisant les japillements heureux des jours de bonne chasse. Il trouva beaucoup de champignons-tout-ronds-tout-blancs-sur-l’herbe, et,les roulant délicatement en fit un grand tas. Le loup arriva bientôt, attiré par la musique et flairant une belle occasion.

─ Que fais-tu là, compère renard ?

─ Je prépare avec tous ces œufs une délicieuse omelette, compère loup.

─ Une omelette ? Mais il faut la battre.

─ Bats-la donc toi-même, répondit le renard, et, pour ta peine, tu en auras la moitié.

Le loup, sans plus y regarder, donna de grands coups de pattes dans le tas : alors toutes les petites outres molles lui crachèrent la poussière jaune de leurs spores dans la gueule, les yeux, les oreilles, et, le renard s’étant esquivé, il n’eut plus qu’à chercher la mare à tâtons pour s’y débarbouiller. C’est depuis ce jour-là que les professeurs ont appelé les champignons-tout-ronds-tout-blancs-sur-l’herbe « vesces de loup ».

Le caneton, qui s’était caché dans la broussaille, repassa par là pour rentrer dès qu’il fut sûr du départ des deux croqueurs de volaille. L’eau l’attira, il plongea et se trouva aussitôt enveloppé de la poussière des spores qui formait une grande tache sur la mare. Ce fut le premier caneton jaune d’or, et tous ses enfants portèrent par la suite la même livrée.

 

Contes du Mille-Pattes

 

 

 

1 Clampin : personne quelconque, quidam. Ou alors, clampin étant peut-être une déformation de « clopin » = boiteux, une allusion  à la façon de marcher des canards.