Site de Léonce BOURLIAGUET

 Deux beaux champignons siamois

 

 

Où deux beaux champignons siamois s’offrent en vain à des promeneurs méfiants, sont enfin cueillis par une main naïve, puis, étant venus avec la flûte, s’en vont avec le tambour.

 

Quoi de plus capricieux qu’un champignon comestible ? Les champignons vénéneux n’y vont pas par quatre chemins : ils naissent bien en vue, et bleus, rouges, jaunes, se font une tapageuse et souriante réclame d’enseignes lumineuses, quittes à verdir de rage sous le coup de bâton qui les fait voler en éclats. Mais les champignons comestibles, rares et modestes, se cachent sous les fougères, s’aplatissent dans les ajoncs, recherchent l’ombre du sous-bois, semblent pressentir la poêle et la conserve... C’est pourquoi personne ne crut à l’excellence des deux beaux cèpes qui, certain matin, naquirent au beau milieu des près de la Florence.

 

 

C’étaient deux cèpes, couleur d’écorce de châtaigne, au chapeau bien rond, au ventre de velours gris, campés sur des pieds renflés comme des poires et qui se tenaient collés à la manière des sœurs siamoises. Ils étaient fermes, et si frais, si odorants, que toutes les limaces s’étaient mises à converger vers eux en rampant; mais nulle bouche visqueuse n’avait encore découpé la moindre rondelle dans leur peau toute neuve.

Celui qui tout d’abord les vit, fut M. le curé; son premier mouvement fut d’aller les cueillir;  son second fut de rester. Il pensa :

─ Non, ce n’est pas possible ! Ils sont mauvais. Les champignons comestibles ne s’offrent pas ainsi à la main du pécheur. Bonne graine est rare ici-bas, et mauvaise graine tôt venue.

Le second passant fut une vieille miséreuse appelée Margaretoune. Elle les vit et grogna :

─ Non, ce sont des champignons du diable qui veulent m’attraper. Je n’ai jamais eu de chance, moi, et ce serait bien la première fois !

Le troisième fut M.Sabahu, qui allait pêcher. Il se dit :

─ Ce sont des bolets Satan; cette saleté-là pousse partout. Le directeur des services agricoles m’assurait encore, il y a huit jours, que les cèpes ne naissent jamais dans les prés.

Le quatrième passant fut une demoiselle de village endimanchée qui allait à une noce. Elle vit bien que c’étaient de beaux et bons champignons, mais elle ne voulut pas salir ses petits souliers et ses jolis bas de soie artificielle dans l’herbe humide de rosée naturelle.

Le cinquième fut le père Chalumeau, un vieil avare toujours en procès avec Pierre et Paul. Il les reconnut, eut envie de les cueillir. Mais apercevant son ennemi le meunier à la fenêtre du moulin, à deux cents mètres de là, il n’osa pas entrer dans un pré lui appartenant, pour cueillir son bien à sa barbe. Il projeta donc de les prendre en repassant.

Le sixième fut Mâcle, l’homme le plus riche du pays, grand fabricateur de salaisons; mais il était fort myope, s’étant usé les yeux à compter ses jambons suspendus aux solives, crainte qu’on ne lui en vole, et il crut qu’il s’agissait d’une montagnette de terre brune, fraîchement poussée sur le pré par le nez d’une taupe.

Le septième fut un autre myope, un vieux berger qui s’était perdu la vue à force de surveiller son troupeau de trop près; en voyant ces taches brunes sur l’herbe, il pensa :

─ Tiens : le meunier a donc déjà mis ses bêtes au pacage ?

Et les huitième, neuvième, dixième et onzième furent nos gangsters. Ils allaient à la chasse aux taupes, M.Sabahu leur en ayant demandé une pour sa prochaine leçon de choses.

En apercevant, de loin, les champignons le premier, Placide pensa :

─ Ils ne valent rien. Je vais attraper l’Etuflaïré.

Il lui dit donc :

─ Etuflaïré, va vite cueillir ces gros champignons.

L’Etuflaïré, méfiant, lui répondit :

─ Et toi, pourquoi n’y vas-tu pas ?

─ Nous en avons tellement mangé, dit Placide, que ma mère ne peut plus les voir en peinture.

─ Chez nous, répondit l’Etuflaïré, nous n’aimons que les champignons de Paris. Vas-y, l’Etincelle.

─ Non, dit l’Etincelle, qui se tenait en garde aussi, qu’est-ce que nous en ferions ? Chez nous, on mange en ce moment un pot de confit qui allait se gâter, et les morceaux sont si gros qu’on ne peut pas mettre de légumes dans la poêle. Vas-y, Gitou, ta mère sera bien contente.

« En effet, pensa le naïf Gitou, dont la malice avait parfois d’étranges assoupissements, en effet, ma mère sera bien contente ! » Et il y alla. Les autres pouffant de rire dans son dos, se donnant de grands coups de coude dans les côtes et se tortillant de joie, menèrent une pantomime silencieuse jusqu’au moment où il les eut cueillis. Alors, ils éclatèrent en dérision !

─ Gitou ! Gitou ! Niguedouille ! Jean le Sot ! Te voilà bien attrapé ! Ce sont des champignons de l’Aversier (du diable) !

Non point : c’étaient de magnifiques cèpes. Gitou le reconnut, comprit quel piège on avait cru lui tendre, et, les ayant mis dans son tablier retroussé en besace, fila de toute la force de ses jambes vers la Mardondon, avec l’allure d’une sarigue qui sauve sa portée.

Il filait ainsi parce qu’en d’analogues circonstances il lui était advenu d’être dépouillé de sa trouvaille, ou tout au moins réduit à la partager. Et comment ! ─ aux trois autres la pulpe, à lui les pépins !

Les trois gangsters restaient muets, cloués sur place de surprise. Quand Gitou eut pris assez d’avance, il cria :

─ Ils sont bons ! Ils sont bons !

Alors les gangsters se mirent à sa poursuite. Trop tard ! Il rentra dans sa maison comme un rat dans son trou.

Les cèpes pesaient trois livres. Le soir même, la famille Mesnier pensa se régaler d’une omelette immense et délicieuse. Malheureusement, le père de Gitou, en la retournant lui-même dans la poêle de peur que sa femme ne la répande sur le plancher, la colla bravement au plafond.

 

Quatre du cours moyen